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IV

HUGUES LE ROUX

CHEZ

LA REINE DE SABA

Chronique Éthiopienne

Je suis belle, si je suis noire. Cantique des cantiques.

PARIS MAISON ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE (vi**)

t

1917

THE LIBRARY

OF

THE UNIVERSITY

OF CALIFORNIA

LOS ANGELES

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University of Ottawa

http://www.archive.org/details/chezlareinedesabOOIero

XI

CHEZ LA REINE DE SABA

DU MÊME AUTEUR

MAKEDA

REINE DE SABA

Chronique Éthiopienne

Traduite pour la première fois du « ghéez » en français d'après un manuscrit appartenant à leurs Majestés les Né- gus d'Ethiopie.

Un volume format in-4° raisin (33x25) d'environ cent pages de texte encadrées. Orné de vingt-quatre planches en pho- togravure Goupil, tirées en taille-douce, dont : 1" Six hors- texte et un en-tête en couleurs en fac-similé de? originaux, peints par Georges Barbier; six hors-texte en camaïeu, d'après les dessins de Michel Engueda-Work, artiste éthio pien; 3" onze en-têtes en camaïeu, d'après les dessins de Louis PopiNEAU ; et de douze culs-de-lampe reproduits au trait, d'après les dessins de Louis Popineau, soit au total 36 gravures.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré de ce livre CENT EXEMPLAIRES numérotés à la presse de 1 à 100 en chiffres arabes, sur papier de Hollande à la forme Van Gelder Zonen.

Prix de Texemplaire contenu dans un carton spé- cial 500 francs.

GOUPIL et C'% Éditeurs-imprimeurs.

MANZI, JOYANT et C* Éditeurs-imprimeurs, successeurs

24, boulevard des Capucines, Paris,

HUGUES LE ROUX

^CHEZ

LA REINE DE SABA

Chronique Éthiopienne

Je suis belle, si je suis noire. Cantique des cantiques.

PARIS MAISON ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE (vi®) 1917

3^7 L5G

c

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Le présent ouvrage devait voir le jour au mois de juillet 19 ik. Les événements lui ont coupé la route.

Mais voici que du seuil de la quatrième année de la Guerre nous commençons de découvrir dans ses grandes lignes le plan de la Paix dont la victoire des Alliés va doter le Monde.

Le sort de VEthiopie sera décidé dans ces ac- cords. En effet son destin intéresse au premier chef ses trois puissants voisins : la France^ V An- gleterre et V Italie.

Hier encore^ l'Allemagne tentait d'allumer en Ethiopie un de ces brasiers dont elle se sert pour propager V incendie. Elle avait trouvé un ins- trument de son machiavélisme dans la naïveté du petit- fils de Ménélik^ dont les singulières ori- gines et V enfance sont contées dans ces pages,

Liedj-Iassou disparu^ V Allemagne démasquée

[yn ]

CHEZ LA REINE DE SABA

et vaincue^ V Ethiopie subsiste. Sa persistance ou son effacement^ en tant que nation^ vont dé- pendre de ceux qui ont pris les armes pour la défense de la Justice.

Au premier rang de leurs principes, ils met- tent en lumière le droit qu'ont les peuples con- scients de décider d'eux-mêmes.

Négligera-t-on cette consultation en ce qui concerne V Ethiopie ?

Voudra-t-on morceler cette Suisse africaine^ comme une autre Pologne ?

Juger a-t-on^ au contraire, que les Éthiopiens sont au nombre des peuples à qui V antiquité de leur histoire, leur adhésion ancienne au Chris- tianisme, les larges emprunts qu'à travers leur culture byzantine ils ont faits aux lois fami- liales, sociales et morales , par ou nous sommes gouvernés, donnent le droit de prendre, à V au- rore du Monde Nouveau, figure de Patrie ?

J apporte ces pages comme une contribution d' affection et de bonne foi à la solution de ce problème Jdstorique qui, dès aujourd'hui, s'im- pose à nos réflexions.

Hugues Le Roux. Octobre 1917.

[ VIII ]

CHEZ LA REINE DE SABA

CHRONIQUE ÉTHIOPIENNE

AVANT-PROPOS

Depuis que son nom a été prononcé pour la première fois ^ il y a trois mille ans, la Reine de Saha n'est jamais sortie de la mémoire des hommes. Des intérêts religieux et politiques Vont, tour à tour, exaltée et puis diffamée. Au gré de r heure, on Va représentée comme une femme phi- losophe, comme une courtisane Jiardie, comme une magicienne. On lui a donné des sosies ; des points opposés de Vhorizon ils s aclieminent vers Jérusalem avec des visages de couleurs diffé- rentes, voire avec des pieds cVoie et des sabots de chèvre.

De ces contradictions une évidence se dégage. Si la Grèce a gardé le reflet d'Hélène et la Méditerranée le nom de Cléopàtre, la région mystérieuse oit le monde africain et le monde

[M

CHEZ LA REIXE DE SABA

asiatique se touchent s'est révélée dans le récit mi-légendaire, mi-historique^ qui associe les souvenirs du Roi Sage et de la Reine Amoureuse.

Chaque contrée impose au type de femme qu'elle façonne une intensité particulière. La sensibilité du Nord se mire dans cette brume de découragement oit OpJiélie s'efface. L'innocence impersonnelle de Marguerite est broyée entre une obéissance instinctive aux appels de la nature, et les rigueurs de la convention socicde. Lucrèce Borgia., politique et jalouse, tue ce qui fait ob- stacle à sa passion ou à son ambition. Autant d'élans qui finissent dans la mort. Par contre, pour la Française, l'amour, c'est la vie, la vie dès ici-bas aménagée comme dans un Paradis Terrestre.

Il était peut-être réservé à Israël, à qui la Reine de Saba se rattache dans les pages que l'on va lire, de produire la femme amoureuse, éprise à la fois d'un Jiomme et d'un Idéal.

Privée de ce qu^ella a de spirituel, cette aven- ture de la Reine de Saba et de Salomon serait une fable banale. Ce ne sont, d'autre pcwt, ni la tradition cjue la Reine incarne ni le sacrifice qu'elle consent qui l'imposent à nous. Ce qui nous émeut au travers de la passion qui la possède, c'est le triomphe de son âme, dans la douceur de l'amour auquel elle s'abandonne, c'est l'éveil de son espoir aux certitudes de la vie éternelle. Elle

[21

AVA.yT-PROPOS

avait adoré le Soleil, la Nature. Elle adorera Celui qui a créé le Monde. Salomon féconde à la fois sa chair et son esprit. Vierge et Reine dans un pays oit les femmes ont toujours régné, elle transmettra le sceptre à son fils avec la croyance qu'un homme lui a inspirée.

Au moment oit, avec une violence que l'on re- grette, les mœurs modernes insistent sur les inévi- tables oppositions des sexes, on prend plaisir à remettre en lumière cette histoire d'une femme que son simple amour pour un homme et sa foi parfaite en un Dieu rendent immortelle.

[3

CHAPITRE PREMIER

LE PAYS DES MÉTIS

J'avertis ceux: qui, en ma compagnie, ciiemine- ront au travers de cette chronique éthiopienne : le guide qu'ils vont suivre n'est pas un érudit. Seulement un chasseur, un voyageur de l'école du bon Hérodote, contant, sans parti pris, ce qu'il a vu, répétant ce qu'il a entendu. Aux savants techniques de choisir entre les traditions et les do- cuments qu'on leur apporte ; à eux de les grouper en systèmes qui ne respectent pas toutes les con- clusions de leurs devanciers, qui ne s'imposeront pas sans retouches aux inductions de leurs suc- cesseurs.

Sans sortir de la modestie qui convient à un homme de route, je remarque que, au cours d'une

CHEZ LA REiyE DE SABA

vie moyenne, j'ai assisté au total effondrement de la Légende. Je Tai vue s'écrouler dans l'éclat de rire de la critique positiviste. On la saccageait avec une espèce de rage. On ne lui savait même plus gré de sa grâce poétique. Elle avait, paraît-il, été trop nuisible. Après cette éclipse, avec tous les enfants, tous les jeunes gens de ma génération, j'ai marché dans les chemins desséchés de la cri- tique pure. Je ne dis pas que cette discipline ne nous a pas été bienfaisante, mais, à la façon d'un traitement dont le malade s'affranchit après la convalescence.

Sur la fin de cette longue journée, avant que pour moi et pour ceux de ma génération la nuit se refasse, le rayon doré de la Légende, son azur, ses pourpres, réjouissent à nouveau les grisailles de notre ciel. On s'avise que l'on a eu tort de fermer les yeux toutes les fois qu'elle éclairait l'horizon, de se boucher les oreilles toutes les fois qu'elle chantait sur les lèvres de la foule. On recommence à convenir qu'il y a de la vérité dans ses réminis- cences d'aïeule. On reconnaît que la tradition col- portée enferme peut-être autant de vérité que les chartes, les inscriptions, les parchemins. S'ils sont la lettre, elle est l'esprit.

N'est-ce point d'hier qu'en traitant parles procé- dés de la science moderne les poussières de la mine, nos prospecteurs tirent souvent plus d'or que de la poursuite du filon ?

[6]

LE PAYS DES METIS

Je ramasserai ici sans critique cette poussière de la Légende Dorée et je demanderai à nos sa- vants de l'analyser encore une fois.

Toutes les chances de connaître la vérité sur les origines des peuples qui se développèrent entre la Mer Rouge et le Nil ne tiennent point peut- être dans des hypothèses un peu surannées. N'a- t-on pas commis une injustice en écartant à priori le témoignage que les Ethiopiens rendent sur eux- mêmes, dans ce procès historique, où, si souvent, en l'absence de documents irréfutables, il faut se contenter de recueillir la tradition et de la filtrer ?

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Il

LE Royaume d'où la tradition éthiopienne veut que sa Reine soit descendue pour aller à Jé- rusalem saluer le Roi Sage se révèle d'abord au visiteur comme un lieu prédestiné.

Entre les vallées de la Mer Rouge et des Nils, l'Ethiopie prend la figure heureuse d'un château d'eau qui, au-dessus des marais et des déserts, monte, superbement, vers le ciel.

Trois secousses sismiques l'ont constituée en trois étages. A trois mille mètres d'altitude s'épa- nouissent les villes : la capitale elle-même, cet Ad- dis-Ababà dont le nom signifie « Nouvelle Fleur».

Deux termes fixes, la latitude équatoriale qui impose la chaleur, l'altitude alpestre qui apporte le rafraichissement, combinent ici leurs effets pour attribuer à cette terre de prédilection les vertus de trois serres superposées. Au pied du plateau, c'est la serre chaude; à la hauteur des pays gallas, la serre tempérée; en haut, la serre froide.

LE PAYS DES METIS

Trois fleuves, nés des brouillards de l'Océan Indien, tout chargés de la lente désagrégation d'une roche très ferrugineuse, coulent sur les flancs de cette Suisse africaine : le Nil Bleu s'échappe dans l'orientation d'un Rhin; il va vers la Méditerranée; l'Aouache ruisselle vers l'est, dans le départ d'un Danube ; TOmo fuit au sud vers les grands lacs, comme notre Rhône vers la mer provençale.

Façonnée pour être nourricière d'hommes et de chevaux, cette forteresse montagnarde est sûre- ment apparue à ceux qui, les premiers, l'escala- dèrent, sous les apparences d'une Terre Promise.

0]

III

CE n'est pas impunément que d'une telle hauteur l'homme contemple de tels paysages, et que, dans les richesses de la nature qui l'entoure il trouve une occasion de remercier cette « Immense Bonté, qui tombe des étoiles ».

Quels qu'aient été les aïeux de cette Reine si sage, si tendre, elle a contemplé de ses yeux les montagnes que j'ai vues, ces vallées, à l'aurore pleines de lumière bleue, ces prairies chargées de troupeaux domestiques et sauvages, ces fleuves qui font ruisseler la fécondité, ces lacs qui re- flètent le ciel.

De tels spectacles ont un double effet sur l'àme : ils l'affranchissent des inquiétudes trop pesantes qu'impose à des peuples moins favorisés la con- quête du pain de chaque jour; et puis, dans un détachement facile des préoccupations trop maté- rielles, ils donnent à la pensée comme au cœur plus de loisir pour s'attacher aux conquêtes spiri- tuelles.

[10

LE PAYS DES METIS

G'estsans doute le cas de rappeler qu'il convient de distinguer les peuples qui vivent de l'idée de « patrie » d'avec ceux qui évoluent dans le concept de la « race ».

Typiquement les Anglo-Saxons ont trouvé dans la formule de la race leur force d'expansion et les raisons de leurs supériorités. Une terre incapable de les nourrir leur sert de berceau. Dès l'enfance ils rêvent aux possibilités de la quitter pour leurs affaires, au moins pour leurs plaisirs. Et ils vont travailler dans le monde au triomphe de la race anglo-saxonne.

Au contraire une « patrie », c'est une « terre d'aboutissement ». Peu importe que ceux qui, à des heures anciennes de l'histoire, se sont établis sur ce sol, y soient venus, eux aussi, en immigrants. Dès qu'ils ont goûté à la douceur de la terre vers laquelle leur humeur vagabonde quelque cataclysme les avaient portés, ils perdent tout désir de connaître des lointains nouveaux. Comme des nourrissons, ils s'étendent contre le sein de cette bonne mère. Ils sucent son lait. Ils se lais- sent transformer par sa substance, modeler par ses caresses. A côté de leurs berceaux ils veu- lent leurs tombeaux. L'amour succède à la vio- lence. Le rêve des créations durables remplace l'ancienne passion pour le rapt et pour la destruc- tion. Les heures de la civilisation sont commen- cées. Une clarté s'allume qui d'abord éclairera

fli 1

CHEZ LA REIXE DE SABA

les habitants de cette terre bénie, et puis l'Huma- nité.

C'est ainsi que la France s'est formée, ainsi qu'elle est aimée, d'une tendresse qui, comme le veut la pensée catholique dans le mj^stère de sa communion, comporte l'union intime et totale avec l'idéal recherché.

De la même façon l'Ethiopie est une « patrie ». De la même façon elle a été aimée par sa Reine, de la même façon elle est encore chérie par ces hommes dont j'ai fait mes compagnons.

[12

IV

C'est dans la Mer Rouge, à travers les voiles _ d'un boutre arabe, que cette patrie monta- gnarde m'est apparue pour la première fois.

Le musulman qui tenait la barre étendit le bras vers le couchant. Autour des lèvres il avait un pli de dédain.

Il dit :

Ça?... C'est le pays des Habech.

C'est-à-dire des « métis ».

L'épithète d' « Abyssins » que les descendants de la Reine de Saba et du Roi Salomon écartent pour se désigner eux-mêmes sous le nom d' « Éthio- piens » découlerait de cette flétrissure.

Je sais que de notoires philologues haussent les épaules quand on soumet à leur verdict cette éty- mologie pittoresque. Le fait que précise cette anecdote doit, en tout cas, être retenu. 11 reflète le dédain que des hommes vivant, comme les Arabes,

13]

LE PAYS DES METIS

des disciplines de la race pure, professent pour des voisins qui, d'eux-mêmes, placent une bâ- tardise à l'origine de leurs sources ethniques et

religieuses.

[14

QUE de fois en voyant passer, avec une charge sur leurs têtes, ces femmes si libres, si fières, que l'on croise dans les chemins, quand de la Mer Rouge on monte vers le Haut Plateau, je me suis demandé :

A laquelle de ces coéphores a-t-elle res- semblé la « Belle à la figure noire » que Salomon aima ?

Le fait est qu'il est plus malaisé d'établir la qua- lité et la date des immigrations humaines dont ces plateaux ont reçu les apports que de dresser la carte géologique de l'Ethiopie elle-même à travers les sursauts que lui imposa le feu.

Il suffit toutefois à un chasseur de dévisager les hommes qui forment son escorte, et puis les gens qu'il croise dans les pistes, pour démêler que les Ethiopiens proprement dits ne diffèrent pas seu- lement par la langue, mais par la race, des peuples qui, du sud au nord, de l'est à l'ouest, encerclent ce plateau.

[15]

CHEZ LA HEIXE DE SABA

J'ai vécu dans la camaraderie des grandes chasses avec les Somali-Issas ; je les ai visités dans le Somaliland anglais ; j'ai été frappé de leur parenté avec les Hindous (1). Et aussi bien n'est-ce pas sans raison que Ton a donné le nom d'Océan Indien à la mer qui, dans ces parages, relie les littorals de deux continents.

Pour les Danakils qui forment un État tampon entre les pays somalis et la montagne éthio- pienne, comment les rattacher avec sécurité à une origine définie ? On évoque à leur sujet le souvenir de ces Hyksos, dans lequel d'aucuns croient apercevoir des Chananéens égyptianisés. Ceci est sur: comme s'ils entretenaient un souve- nir atavique, ces pasteurs continuent à décolorer leurs cheveux avec de la chaux. Ils ont la volonté de se rendre blonds ou roux. Leurs femmes sont coiffées à la mode des sphinx. Leur sommaire mobilier rappelle quelques-uns des objets qui furent les plus familiers aux sujets des Pharaons. Et, peut-être, surnage ici un débris de ces migra- tions qui, successivement, couvrirent l'Egypte, puis se fondirent dans le Nil.

Pour les Gallas qui, du sud-est à l'ouest-nord- ouest, cerclent, à mi-hauteur, la montagne éthio- pienne, verrons-nous les modernes historiens des

(1) Les Aberaouals, en particulier, avec leurs formes sédui- santes, douteuses, rappellent les Cingalais.

[16

LE PAYS DES METIS

Celtes les rattacher un jour à la poussée des hommes blonds venus de l'Ouest, qui suivirent les vallées du Po, celles du Danube, franchirent le Bosphore, et allèrent jeter leurs filets dans le lac de Tibériade ? Cette hypothèse a été émise par un missionnaire, d'ailleurs fort renseigné sur le compte des gens dont il raisonnait, et elle a fait sourire les philologues. Ceci est sur : les visages de ces Gallas rappellent les traits des paysans des contrées gallo-romaines plutôt que ceux des sémites bédouins ou Béni- Israël.

Quand les prisonniers italiens entrèrent en contact avec ces rustres d'Afrique, des unions se nouèrent, fécondes, dans un attrait réel. Les Gallas sont d'ailleurs pasteurs et cavaliers. Ils ne témoignent d'aucune des aptitudes administra- tives, politiques et financières, qui apparaissent si remarquables chez les Ethiopiens proprement dits. Ils étaient prédestinés à être conquis par les maîtres des Hauts Plateaux. Leur courage n'était pas de qualité inférieure, mais à une bravoure notoire ils mêlent ces penchants anarchiques dont parle César quand il juge les Gaulois et quand il énumère les raisons qui causèrent leur défaite.

Enfin, s'il est des peuples avec lesquels les Ethiopiens n'ont aucune parenté quelconque, ce sont bien ces farouches nègres Béni-Changouls dont j'ai exploré l'habitacle en 1901.

La hideur de ces monstres aux faces à peine

[17]

CHEZ LA HEIXE DE SABA

humaines, est si repoussante, que leurs femelles elles-mêmes ont été refusées par les vainqueurs toutes les fois qu'une razzia a fait des prisonniers, sur le bord des marais les Beni-Changouls vivent, nus, logés dans les arbres, exclusivement nourris de rats que le soleil boucane.

18]

VI

(EST sur le plateau le plus élevé, où, maîtres À de la hauteur, vivent les Lthiopiens propre- ment dits que j'ai rencontré celles qui peuvent pré- tendre à riionneur d'avoir servi par les mains de leurs aïeulles l'Amoureuse de Salomon. A travers les accidents du métissage, des apparences, très fixes et très caractéristiques, se dégagent de leur aspect.

Les variétés les plus en relief du masque bien connu d'Israël se manifestent ici dans le dessin des visages.

Je ne songe pas à ces types d'Israélites européens que des milieux tels que la Russie, l'Allemagne, la France, l'Espagne ont façonnés ; je pense aux Beni-Israël que j'ai rencontrés dans l'Afrique mé- diterranéenne, — par exemple, à Tougourt, des Juifs qui, depuis plus d'un demi-siècle, ont renoncé au mosaïsme, continuent de se marier entre eux.

Cette présence sur la montage éthiopienne d'Is- raélites qui reproduisent avec tant de pureté les

[19]

CHEZ LA REL\E DE SADA

types originels de leur race peut s'expliquer de deux façons : par une immigration relativement récente M), ou par la version que nous apportent les Ethiopiens eux-mêmes.

Il s'agirait dans ce dernier cas de la fécondation par un large afflux de sang jacobélite, des peuples qui habitaient primitivement autour des sources du Nil Bleu. La vague en aurait dé- ferlé sur le Haut Plateau au moment môme le gros des Beni-Israël quittait l'Egypte sous la con- duite de Moïse. Il resterait encore en Ethiopie des représentants de cette colonisation archaïque. Le mot d'ordre serait de faire le silence sur leur existence, sur leurs pratiques. Abadie semble les avoir ignorés. Je répéterai à leur sujet ce que le Ras Makonnen me confia dans une minute d'ex- pansion.

(1) La présence encore aujourdhui persistante dans la ré- gion tigréenne de familles Israélites qui n'ont pas adopté le christianisme au moment lÉthiopieet ses négus pas- saient à la loi de Jésus et qui pratiquent le mariage « inté- rieur », n'a certainement rien à voir avec ce problème des origines juives des sujets de Ménélik.

Ces Israélites tigréens, dits « fellachas » sont venus s'in- staller dans cette Suisse africaine à une époque relative- ment récente.

L'attention que j'ai rappelée sur eux à la suite de mon premier voyage à Addis-Ababà, n'a peut-être pas été étran- gère à une mission, entreprise depuis, en Ethiopie, aux frais de l'Alliance Israélite Universelle, par le Grand Rabbin de Constantinople. Les conclusions du rapport de cet érudit technique ne contredisent rien de ce que l'on savait de l'insertion relativement récente du groupe des fellachas dans la nation éthiopienne.

[20 1

YII

LE Ras Makonnen apercevait dans ces Éthiopiens archaïques les directs ancêtres de la Reine de Saha. Il les logeait dans la région du lac Tzana. Avec ses compatriotes il les désignait sous le nom de « Kemant » pour lequel il acceptait cette tra- duction : les (( aïeux ».

J'avais profité d'un séjour qu'il fit à Addis- Ahahà en 1904 pour l'interroger sur les origines de son peuple. Seul peut-être parmi les siens il pouvait raisonner d'un tel prohlème du douhle point de vue éthiopien et européen.

Ces « Kemant », me dit-il, sont les descen- dants de ces Fils de Jacob qui, pendant leur sé- jour en Egypte, étaient tombés dans le culte des faux dieux. Après le départ de Moïse ces idolâtres crurent qu'en raison de leur apostasie, ils pour- raient se maintenir dans le Delta. Mais, en quit- tant la « Maison de l'Esclavage », les Israélites avaient surexcité la haine populaire. On leur at- tribuait les maux, les « plaies », dont bêtes

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CHEZ LA nEJ.XE DE SABA

et gens étaient ravagés. De leurs péchés, vrais ou imaginaires, on rendit responsables les frères re- négats qu'ils avaient laissés derrière eux (1). On s'acharna sur ces étrangers avec la volonté de les détruire. Eux s'enfuirent, non pas du côté de la Mer Rouge qui, sans doute, ne se serait point rou- verte pour leur livrer passage, mais vers la Haute Egypte. Ils remontèrent le Nil. A la bifurcation des deux cours d'eau ils suivirent le Fleuve Bleu. Ainsi ils arrivèrent jusqu'à sa source éthiopienne, au lac Tsana. C'est qu'ils habitent encore. Ils se marient entre eux. Ils n'ont pas fini d'adorer Osiris et Isis.

Lors de mon voyage au Ouallaga, j'avais eu l'occasion de toucher du doigt la rigueur avec laquelle, depuis sa conquête récente, l'Ethiopie traite le paganisme des Gallas. Je ne pus m'em- pecher d'exprimer au Ras mon étonnement que, si près de son trône, Ménélik tolérât chez des su- jets peu nombreux, certainement inoffensifs, une idolâtrie si caractérisée.

Le Ras me répondit avec une nuance d'hésita- tion :

(1) Peut-être faut-il voir dans ces Israélites demeurés en Egypte, qui, selon la tradition éthiopienne, avaient pris femmes « le long du Nil », le clan des « Josefel » ou « Beni-Joseph ». Accueillis avec faveur par les dynasties hittites, ils auraient plus ou moins abandonné la vie pas torale et noué des relations commerciales avec les habitants du Haut Nil.

99

LE PAYS DES METIS

Nous touchons ici à la triulitiou m Ame de nos origines. Dans ces « Kemant » qui montèrent d'Egypte pour échapper à un massacre, l'Empe- reur lui-même ménage, sans trop se l'avouer, nos directs aïeux. C'est par eux que nous descendons des Enfants de Jacob; par eux que fut constitué sur cette montagne un royaume qu'ils organi- sèrent d'après les traditions religieuses et d'après les symboles qu'ils avaient rapportés d'Egypte. Enivrés de la beauté de la terre qu'ils venaient de découvrir, ils s'attachèrent d'un amour jaloux au principe femelle de la Vie. En lui, comme les Egyptiens, ils aperçurent la source de toute fécon- dité. Ils voulurent être gouvernés par les Reines- Vierges qui, pour eux, reflétaient sur le trône, l'image de l'Isis. Successivement ils placèrent au- près de ces reines des intendants mâles qu'ils ap- pelaient les « Chefs des Commerçants ». Ces per- sonnages avaient la haute main sur la gestion des affaires temporelles. Et quatre cents années pas- sèrent ainsi au cours desquelles l'Ethiopie se fonda dans une grande paix et dans une grande prospé- rité (1). Nos aïeux n'oubliaient pourtant pas leurs

(1) Ce vide hislorique de quatre cents années que le Kas Makonnen franchit si aisément, n'est pas un accident parti- culier à Ihistoire d'Ethiopie. Renan dit, en effet, des époques qui correspondent à l'objet de ces études dans son His- toire d'Israël : « Tout est douteux; en ces temps reculés pour lesquels Israël n'a que des légendes et des malen- tendus » {Hisl. du peuple d'Israël, t. I, p. 139). C'est par rai-

I 23 1

CHEZ LA REIXE DE SABA

origines jacobélites. lis conservaient un vif désir de savoir ce qu'étaient devenus après le passage de la Mer Rouge ceux de leurs sang qui avaient suivi Moïse en Asie. Leur curiosité se rencontra avec les intentions de Salomon. Ce grand politique voulait attirer dans l'orbite de son influence des peuples nombreux. Il avait fait publier aux limites de son monde qu'il paierait au double de leur prix les matériaux précieux qu'on lui livrerait pour la construction du Temple. Môme avec la lenteur que les nouvelles mettaient alors à se pro- pager, peu de mois suffirent pour que, par la Mer Rouge, l'Erythrée, le Tigré, une telle indica- tion parvint aux oreilles des nôtres. Ils avaient à fournir de l'or, du bois de cèdre, de l'ivoire. Sur- tout ils voulaient profiter de l'occasion pour re- nouer avec les parents perdus qu'ils se connais- saient du côté de l'Est. La Reine qui régnait alors sur le plateau d'Ethiopie se nommait ^lakeda. Bien entendu, comme le font encore aujourd'hui les Ke- mant, elle adorait Isis. Elle dépécha vers Salomon le Chef de ses Commerçants. Celui-ci, au retour de son voyage, décrivit de façon si entraînante les miracles dont il avait eu le spectacle, que la Reine rêva de se rendre elle-même à Jérusalem. Elle ac- complit le projet qui lui était si cher. Elle vit

sonnement, « les textes étant contradictoires et d'ailleurs dénués de valeur historique », que Renan évalue à la durée d'un siècle le séjour d'Israël en Egypte {M., p. 142).

f 24 1

LE PAYS DES METIS

Salomon. Elle l'aima. Elle revint grosse de ses œuvres. Elle mit au monde un fils, l'aïeul de notre Ménélik, auquel elle donna le nom de Bai- na-Lekhem. c'est-à-dire « Fils du Sage ». C'est une histoire dont vous avez des notions. Je souhaite que l'occasion vous soit un jour donnée de la connaître en son entier, car elle est l'expres- sion de la vérité, et de la vérité ne peut sortir que le bien.

[25]

VIII

CEUX qui ont connu le Ras Makonnen et franchi le rempart de timidité derrière lequel cet intrépide soldat se murait dans la causerie savent que sa vie spirituelle fut intense. Cette noble dis- position s'alliait malheureusement chez lui à des accès de scrupules dont le caractère était presque maladif.

Regretta-t-il, au lendemain de notre entretien, de m'avoir si librement découvert sa pensée sur un sujet qui en Ethiopie n'est pas seulement le fondement de la religion mais tout le soutien de la politique ?

Je ne réussis plus par la suite à mettre l'en- tretien sur le compte des Kemant. Il semblait avoir oublié leur existence. En revanche il pre- nait plaisir à me faire toucher du doigt les rai- sons morales que les Éthiopiens invoquent à l'ap- pui de la tradition qui les rattache à des Israélites échappés d'Egypte et montés sur le liaut Plateau par le chemin des Nils.

[26

LE PAYS DES METIS

Au cours de ces causeries, le Ras se plaisait à laisser transparaître son érudition des choses sacrées. Tout comme notre grand Condé, cet homme de guerre avait poussé loin sa culture théo- logique.

Et aussi bien la théologie est-elle la seule gym- nastique de philosophie et la seule école de poli- tique léguée par le byzantinisme à ses clients de cette banlieue d'Afrique.

27

IX

SANS doute, me disait le Ras, nos aïeux avaient commis le crime de s'adonner aux cultes égyptiens. Ils avaient péché par politique autant que par faiblesse. Mais, sous cette écorce de men- songe, ils conservaient, croyez-le bien, la pure doctrine des patriarches. Ils sont toujours de- meurés étrangers au culte de Jahvé. Ils ont ignoré cet égoïste Protecteur d'Israël qui se fait cruel dans l'intérêt de son peuple favori. L'élan qui obligea cette Reine éthiopienne, dont je vous par- lais naguère, à venir trouver Salomon, fut, en vé- rité, la mémoire, conservée au fond des cœurs, de cet Elohim, absolu, simple, juste, universel, Roi et Providence de l'Univers, que, dans les contem- plations de leurs nuits, les patriarches aA^aient aperçu derrières les étoiles. Qu'est-ce qu'une Reine d'Ethiopie et son peuple auraient eu à faire d'un Dieu étroitement national comme le fut Jahvé ? Ce qui passionnait les nôtres dans la tradition qui

[28 1

LE PAYS DES METIS

leur était restituée, c'était le noble idéalisme, la tradition du Grand Dieu, du Père Universel, que Jésus, plus tard, devait nous rapprendre à invo- quer dans son oraison dominicale.

Et, avec une flamme dans ses yeux de Christ byzantin, le Ras concluait :

Ceci est la double grandeur de l'Ethiopie : dès ses origines elle chérit passionnément la Vérité. Elle aime la Vérité plus que son idolâtrie égyp- tienne, plus que la révélation dont Salomon la gra- tifie quand il initie la Reine Makeda aux mys- tères de son Arche d'Alliance. Lorsqu'au troisième siècle de notre ère Frumentius vient lui apporter la parole chrétienne, elle consent tout de suite à se détacher du Dieu que l'on enferme dans un tabernacle afin d'adorer le Dieu que l'on porte dans son âme. Elle voit dans la Rédemption de Jésus s'accomplir les promesses d'Elohim. Puisse- t-elle rester fidèle à cette Vérité définitive sans négliger pourtant les progrès dont j'ai eu le spec- tacle au cours de mes voyages en Europe et dont notre Négus est si résolument épris !

[29

X

1ES Européens qui, dans les vingt-cinq der- J nières années, sont montés sur le Haut Pla- teau, ont eu sous les yeux l'illustration vivante de ce double état d'àme salomonesque et évangélique dans lequel le Ras Makonnen apercevait la gran- deur particulière de sa nation. Ils ont contemplé le Négus Ménélik, roi très chrétien, rendant la justice suprême, la Bible en main, dans les termes mosaïques du code de « la dent pour la dent. »

J'ai eu la curiosité d'aller au delà de cet im- pressionnant spectacle. Je me suis fait commenter les premières pages de ce code éthiopien qui, dans ses traits essentiels, reproduit le Code Justinien. Elles gardent la trace de l'émotion qui assaillit les Négus lorsque, après leur conversion au christia- nisme, ils se demandèrent, avec un grand trouble, si, afin de se conformer à la Loi de Jésus, il leur fallait renoncer au droit de punir.

Dieu seul pouvait répondre à ces angoisses de conscience.

[30]

LE PAYS DES METIS

Dans la préface que les Éthiopiens ont ajoutée au Gode byzantin le Saint Esprit apparaît à une assemblée d'évêques. Il les charge d'informer les Chefs des Peuples que la Loi du Pardon est encore un idéal. Elle ne peut être appliquée en toute occasion dans les affaires de ce monde. Il con- vient de la réserver pour les rapports privés, entre chrétiens, entre frères. En attendant que les hommes deviennent meilleurs, le droit public est encore obligé d'appliquer aux délinquants la vieille formule du Gode mosaïque.

[3t]

XI

CE serait méconnaître cet amour de la vérité la plus haute qui, il y a trois mille ans, mit la Reine Makeda dans le chemin du pèlerinage et dont les fils de ses fils sont restés possédés, qu'apercevoir un compromis hypocrite dans cette adhésion au pardon privé, sous la réserve d'une impitoyable rigueur de la loi publique. Dans l'àme de chaque Ethiopien se continue ce débat moral qui fit hésiter les Négus du] troisième siècle au seuil de leur conversion.

Que de fois, sans sortir de mon camp, j'ai as- sisté à cette scène :

Une querelle s'était produite entre mes soldats, les couteaux avaient brillé, le sang avait coulé. Le blessé m'apportait sa plaie.

Il me disait :

Tu connais notre loi ? Œil pour œil...

La journée ne finissait point sans que le même homme revint, cette fois entouré des plus vieux d'entre ses compagnons. De loin, l'aspect de lape-

32]

LE PAYS DES METIS

tite troupe avait une allure solennelle qui m'aver- tissait du but de la démarche.

Et le plus âgé disait :

Tout à l'heure notre frère a réclamé son droit, mais nous l'avons rappelé à lui-même. Nous ne poursuivons plus la Vengeance : nous sommes les Gens de la Rémission. Celui qui a été offensé vient te dire qu'il pardonne.

Cette maîtrise des passions de revanche des- cend de rÉlu de Juda sur ses peuples.

Nul ne s'étonnera que les vainqueurs d'Adoua aient tout d'abord pris plaisir à commémorer le souvenir de leurs succès. Aussi bien le hasard a- t-il voulu que la date de cetta bataille correspon- dît avec les retours de la fête de saint Georges, qui est le patron militaire de l'Ethiopie. Or il arriva qu'au moment l'Italie reprenait avec le Négus des rapports diplomatiques l'officier distingué qui venait représenter son pays en Ethiopie se présenta aux portes d'iVddis-Ababâ la veille des anniversaires d'Adoua et de la fête de saint Georges.

IMénélik lui envoya ce message :

« J'ai renoué mes relations avec ton pays. Entre « chez nous sans inquiétude. Ici tu ne verras rien « qui t'attriste. »

Depuis, la fête religieuse de saint Georges est célébrée comme autrefois, mais la parade militaire, les salves de canons ont été supprimées.

[33

CHAPITRE II

MENELIK

I

J'ai eu l'occasion de peindre ailleurs les rap- ports que Ménélik a entretenus avec les Puis- sances européennes (1). Je voudrais noter ici les aspects de caractère, les gestes instinctifs et voulus par lesquels ce Négus s'est révélé comme le con. tinuateur de la tradition, qui, à travers le cœur de Makeda, le rattachait au Temple.

Dans des contacts avec les publics européens, voire avec des chancelleries, j'ai eu l'occasion de constater que l'énumération des titres qui s'alignent au-dessous du sceau impérial d'Ethiopie et en tête des lettres officielles du Négus « Lion Vainqueur

(1) Ménélik et Nous, chez Per-Lamm, 1901.

[35]

CHEZ LA RELXE DE SABA

de Juda, Élu du Seigneur, Roi des Rois » provo- quent, chez des gens insuffisamment renseignés, un imperceptible sourire. Ce serait commettre une faute de goût que de hausser délibérément les épaules parce que ces dignités ont eu leur déve- loppement à l'écart de nos souvenirs et de nos propres grandeurs.

La tradition éthiopienne conte que, vingt années après la visite qu'il avait reçue de la Reine Makeda, Salomon vit entrer dans Jérusalem, un jeune homme accompli. Cet adolescent reflétait, trait pour trait, les apparences de son propre visage. Et c'était ce Baina-Lekhem que la Sou- veraine d'Ethiopie avait conçu de ses œuvres.

Le jeune prince venait aviser son père que, par la grâce du Très- Haut et par l'effet du zèle de Makeda, la doctrine du vrai Dieu s'était heureuse- ment développée sur la montagne africaine. Afin d'interrompre les pratiques d'idolâtrie qui perpé- tuaient sur le trône d'Ethiopie les souvenirs égyptiaques de l'isis, ^Makeda était résolue à clore avec son règne la lignée des Femmes-Reines. Elle avait décidé d'abdiquer elle-même entre les mains de son fils.

Mais il convenait que ce fondateur d'une dy- nastie nouvelle fût un oint du Seigneur. Baina- Lekhem venait donc demander à son père la béné- diction qui, dans le Temple, descend des mains du Grand Prêtre.

[36]

Ml-XELIK

L'histoire éthiopienne veut que Salomon ne se soit point contenté d'exaucer un désir si pieux. Al'in de lier plus étroitement la fortune de son fils avec les destinées dlsraël, il aurait résolu d'élever avec des pompes de trônes et des titres de rois douze représentants des douze tribus jacobélites au-dessus des provinces d'Ethiopie. Il aurait com- plété l'organisation qu'il créait en plaçant son propre fils, Baina-Lekhem, oint de Juda, au som- met de cette hiérarchie. Il l'aurait honoré du titre de Négus des Négus, c'est-à-dire de Roi des llois.

Ainsi cette dénomination correspond en somme à celle de « comtes » et de « ducs », dans la hiérar- chie d'un état féodal, dominé par un seigneur suze- rain. L'équivalence est, dans l'occasion, si rigou- reuse que la forme de commandement ici dépeinte a représenté pour l'établissement de l'unité éthio- pienne les mêmes chances de progrès et de faiblesse que les luttes du Roi de l'Ile-de-France contre ses ducs d'Aquitaine, de Bourgogne et de Normandie.

Lorsque, d'autre part, on passe à vol d'oiseau par-dessus les convulsions de l'histoire d'Ethiopie, on constate que les heures de sa paix, de sa pros- périté, coïncident avec les phases la tradition salomonesque s'est tenue en équilibre. Ce sont les périodes la dynastie des suzerains, en l'es- pèce les Rois de Ghoa,' directs aïeux de Ménélik, réussit à contenir et à dominer les puissants vassaux. Au contraire, l'anarchie, les invasions,

[37

CHEZ LA REINE DE SABA

les guerres civiles, suivent toutes les usurpations des ducs ou comtes, qualifiés « rois » qui, à l'aide de leurs sièges d'administrateurs de provinces, escaladent pour un temps le trône du Roi des Rois.

38

II

ON peut juger par de l'importance que l'his- toire générale d'Ethiopie attribuera au règne de Ménélik : il a été le restaurateur de la tradition écroulée. Par la persuasion comme par la force il l'a relevée sur son socle.

La veille de la bataille de ^latama, il n'est qu'un roi de Bourges; l'usurpateur Jean le traîne der- rière soi à la croisade. Quelques semaines plus tard le dur maître qui l'a réduit au gouverne- ment du seul Choa est tombé lui-même sous les coups des musulmans. Brusquement ^Ménélik s'érige, la couronne impériale au front, au-dessus de l'Ethiopie. Il prête l'oreille. Il ne se trompe pas sur la qualité des acclamations dont on le salue. C'est bien la nation, qui, lasse de tant d'aventures, applaudit à la résurrection de sa lignée légitime.

Mais il faut solidifier ce bloc dont les parties s'ajustent mal.

La science de politique dont Ménélik a donné

[30 1

CHEZ nEIXE DE S A P. A

des marques au cours de cette œuvre, le recom- mandera sûrement à l'estime de l'histoire plus que ses victoires elles-mêmes. Il sent qu'il ne peut renverser les trônes subalternes qui vivent dans son ombre sans ébranler le sien. Fidèle au statut salomonesquc qui l'élève au-dessus de ce vol de roitelets, après leur soumission il se garde de les anéantir. Toutes les fois que les circonstances le lui permettent, il les conserve comme ses man- dataires, ses proconsuls, ses «ras». Il veut qu'on les voie gouverner en son nom où, avec une li- berté usurpée, ils ont exercé une autorité quasi royale. Il fait d'eux, si nettement, des fonctionnaires de la couronne, qu'il leur enlève le droit de trans- mettre leurs dignités à leurs fils par voie d'héri- tage. Il ne leur laisse plus la libre disposition des impôts. Partant de ce principe religieux que, du fait de son onction sacrée, tout lui appartient en Ethiopie, terres, bêtes et gens, il constitue pour ses Ras, à titre de traitements, toujours révo- cables, des revenus, calculés sur le brut des im- pôts, recueillis par eux, en son nom.

Afin d'occuper les colères que provoquent néces- sairement de telles réformes, il mène sous sa ban- nière à la conquête des Gallas ces rois fraîchement châtiés.

Une telle campagne offre des avantages divers, tous excellents : elle assainit et recule les frontières de l'empire ; elle met à la disposition des Éthiopiens

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yiESEl.IK

purs, de grandes ressources en céréales, en coton, en café, en pâturages, en troupeaux et en chevaux. Enl'in elle oblige le parti des prêtres et des moines à louer la conduite de ce nouvel « oint du Sei- gneur » qui, sans pousser sa croisade avec une aussi dangereuse témérité que le Négus Jean, s'attaque pourtant à l'idolâtrie de ses voisins.

Un dernier événement, qui rappelle sur l'Ethio- pie oubliée l'attention du monde, finit de cimenter une cohésion dont les joints, ici, là, sont frais : la nation éthiopienne passe par l'épreuve d'une guerre étrangère. Dans la victoire elle juge les vertus de cette unité que [Nlénélik a restaurée.

Avait-il prévu un tel conflit ?Ses conseillers eu- l'opéens l'avaient-ils aperçu par-dessus son épaule ?

Tout se passe comme si, au début même de son règne, Ménélik s'était préparé à ce choc. En effet dès les premiers jours de sa puissance royale, dans le temps il n'était encore que roi de Choa, on l'a vu venir à la civilisation la plus contempo- raine avec une allure de foi, avec une passion d'amour pour la Vérité, qui, d'une manière vrai- ment frappante, rappelle le pèlerinage de son aïeule Makeda vers Jérusalem, Foyer de Science et de Sagesse.

[41

III

CETTE « Vérité » que la Reine Makéda, son aïeule, chercha chez Salomon, Ménélik va la demander à l'Europe. Il le fait avec la persuasion intime qu'après les avènements du Mosaïsme et du Christianisme, la Science se lève à l'horizon des hommes comme une troisième religion.

Les formes mêmes que Ménélik donne à son souhait d'acclimater sur le Haut Plateau la religion de la Science, témoignent que, de ce chef, il n'a ja- mais pensé commettre une infidélité envers la reli- gion de ses pères, mais seulement la perfectionner.

Douze apôtres n'ont-ils pas suffi au Christ pour faire rayonner sur le monde la doctrine évangélique ?

Dès 1867, Ménélik s'adresse à un marchand d'Aden qui lui vend des armes. Il le prie de faire venir d'Europe une compagnie de douze in- génieurs. Il croit fermement que ces nouveaux missionnaires lui apporteront la Science totale et

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MENEUR

que par leur intermédiaire il en fera bénéficier ses peuples.

« Il n'est pas juste, écrit-il dans sa lettre, que « nous continuions à être privés d'une Vérité « dont les autres nations tirent tant de profit. »

Dirai- je pour la confusion de nos civilisations européennes que ce petit-fils de Salomon demande tout d'abord à ceux qui, pense-t-il, lui apportent les vertus du progrès, s'il leur sera possible de de lui fabriquer, de toutes pièces, des fusils en Ethiopie ?

J'ai manié dans la collection d'armes de l'Empe- reur l'outil de guerre qu'il construisit lui-même, en ce temps-là, dans son Guébi d'Addis-Ababâ, afin de se prouver que, pour la défense de sa liberté, il pourrait au besoin se priver de la complaisance capricieuse de l'Europe.

De môme s'intéressa-t-il avec ardeur aux opé- rations chirurgicales dont lui donnaient le spec- tacle les médecins russes envoyés en mission auprès de lui par le Tzar Nicolas. Je l'ai vu, en tablier blanc, attentif à respecter les règles de l'antisepsie, mettant lui-même la main au bistouri. Son intelligence largement ouverte aux vérités d'ordre spirituel concevait avec clarté que l'art de guérir doit perfectionner ses ressources paral- lèlement à l'art de blesser, sous peine de détourner les découvertes de la Science vers le seul triomphe du Mal.

43

IV

PERSUADÉ qu'au delà des violences que soulève toute évolution rapide le Progrès ne peut être finalement en contradiction avec le « Bien », ^lénélik a la suprême audace d'aller au-devant de nouveautés qui, pour lui et pour ses peuples, changeront toutes les conditions de la vie.

Il comprend que l'isolement l'Ethiopie s'est étiolée entre la vallée du Nil et la vallée de la Mer Rouge, est pour elle une cause d'insécurité et d'infériorité. Il rêve de jeter par-dessus les dé- serts, commercialement infranchissables, des Da- nakils et des Issas, un pont qui relierait son royaume à la civilisation. Il veut que l'amorce de ce chemin de fer de paix et de progrès soit, non point en Angleterre dans le Somaliland, non point en Italie à Massaouah, mais en France à Djibouti. Pour atteindre un tel but il doit faire sentir sa force à tous ceux qui craignent de voir leurs privilèges emportés par ce fleuve de fer.

44]

MEyELIK

Il m'a dit un jour:

Les Éthiopiens et moi, nous aimons le pro- grès. L'Impératrice, mes Grands et mon Clergé nous font la guerre...

Ménélik souriait alors de son large et éblouis- sant sourire.

Avec l'éclat de sa légendaire bravoure il évo- quait cette certitude, cent fois proclamée dans des appels à la Nation, qu'il vaut mieux mourir au ser- vice d'une idée juste que de vivre dans l'effroi de la Vérité.

[45]

ON devine de quelle ardeur uu tel Souverain a pu désirer de voir triompher dans le temps, par Tappui de sa lignée, les idées que lui-même soutenait si loyalement.

Les choses se sont passés pour lui comme dans ces contes orientaux où, par bassesse d'envie, un mauvais Génie se plaît à gâcher la félicité des rois. Et, sans doute, ni Pierre le Grand, ni Louis XIV, ni aucun de ces maîtres de la politique qui pro- longèrent leur journée de royauté au delà des heures du crépuscule, n'ont eu la joie de voir un fils cou- ronner la muraille dont ils avaient établi la fonda- tion.

Le seul enfant mâle que Ménélik ait jamais en- gendré n'a pas vécu. Lidj-Lassou, qui, du fait de la disparition de son aïeul, apparaît dès aujour- d'hui comme l'Élu de Juda, est le fils d'une fille du Négus. Les circonstances qui ont permis de lui ouvrir l'accès du Trône avec l'indispensable

[46]

MESELIK

prestige qui s'attache aux descendants delà souche salomonesque, sont si particulières qu'il les faut expliquer par des usages locaux. Ces mœurs d'amour et d'hérédité participent encore des facili- tés de la vie patriarcale. Ils surprennent notre respect romain pour le mariage et pour les privi- lèges de la légitimité.

47 ]

VI

IL faut savoir qu'en Ethiopie la famille n'est point constituée avec la rigidité de la nôtre. C'est, en ce pays très chrétien, un fait exception- nel que l'union de l'homme et de la femme soit considérée comme un engagement qui comporte quelque intervention du divin. Dans l'ordinaire au- cune cérémonie, civile ou religieuse, n'accompagne la fête des épousailles. C'est l'occasion d'une suite de repas et de divertissements, accompagnés, si les fiancés ont de la fortune, d'un contrat d'argent.

Cette union, si aisée à nouer, se rompt sans effort. Une femme peut passer par une longue suite de mariages et de divorces sans que sa réputation en souffre. Le nombre des filles de bonne naissance est grand on en a vu jusque sur les marches du trône, qui se marient sans difficulté après que des naissances d'enfants sont venues attester l'indulgence de la morale éthio- pienne pour les surprises du désir. De ce chef les

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MEXELIK

bâtards jouissent à peu près de tous les droits concédés par l'usage aux héritiers légitimes.

Nous sommes loin, on le voit, de la sévérité sans rémission qu'appliquent aux défaillances des filles etdes femmes les peuples qui, comme les Arabes, les Danakils, les Issas, vivent de l'idéal de la race pure.

En fait, dans sa forme la plus répandue, le ma- riage n'est en Ethiopie qu'une sorte de volontariat l'harmonie des conjoints fait la loi.

C'est seulement quand l'homme et la femme voient approcher la maturité de leur âge qu'ils son- gent à demander au prêtre une bénédiction. Alors ils sont certains que leurs esprits s'accordent et que le goût de la fidélité est dans leurs cœurs. Ils vont donc s'agenouiller devant un autel. Un prêtre donne à chacun d'eux la moitié d'une hostie. C'est ce que l'on nomme « le mariage à la commu- nion ». Il est si indissoluble que la mort ne relève pas des engagements par il lie. Si c'est la femme qui survit, presque toujours elle se retire dans un couvent. x\ supposer que l'homme n'entre point dans l'état religieux, il ne peut, en tout cas, se remarier.

Conformément à ces pratiques, Ménélik n'a été que le quatrième époux de cette Impératrice Taï- tou qu'il fit d'abord asseoir à ses côtés comme reine de Choa, sans autre consécration que la vo- lonté du Lion de Juda et sa tendresse persistante.

49

CHAPITRE III

LA FILLE DU NÉGUS

LA Chronique de Palais, que je rapporte ici dans les termes mêmes elle me fat contée, est antérieure à l'entrée victorieuse de Taïtou dans le Guébi. Elle remonte au début du règne de Méné- lik, aux années 1865-70. Alors la victoire n'avait pas encore fait de l'Elu de Juda le Roi des Rois d'Ethiopie.

Sur son trône du Choa il rêvait aux grandes choses que depuis il a accomplies. Il ne donnait à aucune i'emme le temps de prendre du crédit sur son esprit. Entre les heures de la guerre, de la politique et de la prière, il vivait dans son palais comme un petit-fils de l'Ecclésiaste. Toutes celles

[31]

CHEZ LA REI^E DE SABA

qui avaient de la beauté ou de la séduction pou- vaient arrêter un instant son désir.

Parmi les femmes que l'on dressait au service de sa table il distingua une belle fille qui avait une grâce singulière à verser l'hydromel. Il la regarda comme le lion regarde quand il est tra- versé par le désir; etla jeune fille eut le cœur con- sumé de cette flamme. Aussi, la nuit suivante, lors- qu'un serviteur vint la chercher dans l'apparte- ment des femmes et lui dit :

Viens, et marche sans bruit dans l'ombre: le Lion de Juda t'élève à l'honneur de sa couche.

Elle répondit seulement :

Je suis la servante de mon Seigneur.

Elle avait une gorge parfaite et une âme droite, de sorte que Ménélik l'aima, en secret, pendant des nuits, qui, à la fin, firent des mois. Et quand le Souverain partit brusquement pour une expédi- tion qui l'appelait sur les confins du Clioa, la cein- ture de la belle fille commençait de se faire lourde.

Elle n'osa pas dire à l'Empereur le secret qui était son effroi et sa félicité.

Elle pensa :

Quand il reviendra avec la victoire, si son regard tombe encore sur moi, il verra j'en suis et il décidera de ma vie.

Mais le palais était plein de femmes de bonne naissance. Elles levaient les yeux vers le Trône avec l'idée que peut-être un jour l'amour du Maître

[o2

LA FILLE DU NEGUS

les y ferait asseoir. Elles prirent de l'ombrage do cette fécondité d'une servante.

Elles se dirent entre elles :

A cause de l'enfant, le Roi serait capable de s'attacher à cette fille. Otons-la de ses yeux... Il ne songera plus à la demander.

Elles mirent donc à profit l'absence de Ménélik et chassèrent la belle échansonne.

De la même façon Agar fut autrefois jetée hors de la tente d'Abraham avec l'enfant Ismaël.

[53]

11

EiN tout temps et en tout pays du monde, la vie est la même pour celle que nul ne protège pendant les mois de passion, où, dans sa ceinture, elle porte un enfant sans père. Celle-ci erra donc, les pieds nus, par les chemins.

Elle alla du côté du nord.

Elle espérait rencontrer l'armée du Roi. Si elle ne pouvait parler à son Seigneur, au moins le ver- rait-elle passer dans la gloire. Mais elle s'était trompée de route, et puis le poids qu'elle portait, d'heure en heure, devenait plus lourd. Enfin il fallut qu'elle s'arrêtât, car son temps était à sa fin.

Tout de jnême elle sourit à la fillette qu'elle ve- nait de mettre au monde dans un tel dénuement. En effet, si petite, l'enfant avait le regard duLion. Et, la mère, comme si elle prenait une étoile dans le firmament pour la mettre au front de la nouveau-née, appela Torpheline Choaregga, c'est-à-dire «Affer- missement du Choa » .

o4]

LA FILLE DU AEGL'S

Ainsi, sans secours, pendant des années, lanière et l'enfant marchèrent par la main, au hasard des routes. Elles demandaient du travail à ceux qui sont fixés dans le hien-ôtredes maisons, à ceux qui voyagent d'un pays à l'autre et qui ont besoin de servantes pour faire leur pain. La tendresse qu'elles avaient l'une pour l'autre, les nourrissait plus que les fonds de corbeilles qu'on leur abandonnait après le repas de leurs maîtres.

Un jour vint pourtant la mère sentit que ses forces étaient à bout. Choaregga avait alors sept ans. Déjà elle portait sur son dos de lourds vases de terre pleins de tedj ou détala. Jamais elle n'avait joué comme les fillettes de son âge, mais, tout de même, elle avait une âme d'enfant.

Elle écouta légèrement les paroles de sa mère qui mourait :

Choaregga, dans peu de jours je ne serai plus. On m'enterrera contre le mur d'une église, parce que j'ai toujours été une bonne chrétienne et que, si triste qu'ait été ma vie, aucun musulman n'a pu dire : « Celle-ci a servi chez moi pour de l'argent. » Toi, tu continueras à manger le pain des autres jusqu'à ce que tu sois devenue une vraie jeune fille. Mais alors souviens-toi de ce que je te dis aujourd'hui : tu vois ce petit sachet de cuir qui est suspendu à ton cou par un cordon noir ? Quel- ques jours après ta naissance, j'y ai enfermé une lettre. Elle est pour ton père. Tu iras la lui porter.

55 ]

CHEZ LA BELXE DE SABA

Comment s'appelle-t-il ? demanda Choaregga. Si tu veux qu'un jour j'aille le trouver, il faut bien que tu me dises son nom ?

Son nom est illustre, répondit la mourante; il te suffira de dire : « Celui-ci est mon père... », tous te conduiront à lui.

[36]

m

CHOAREGGA ploiira SU mère amèrement, puis elle recommença de sourire. On l'aimait parce qu'elle avait les yeux d'une lionne et un grand éclat de ses dents.

Son sort fut celui de toutes les filles qui n'ont ni père ni mère et qui vivent chez des maîtres. Elle servit des vieilles dames qui la faisaient monter en croupe sur leurs mules, quand elles allaient rendre visite à quelque amie. Elle suivit des sol- dats qui étaient dans le chemin de la guerre et qui la payaient avec de l'amour.

De la sorte elle atteignit ses dix-huit ans.

Un jour, un fitéorari qu'elle servait dans la ville de Harrar lui demanda :

Choaregga, quelle est donc cette amulette que tu portes à ton cou ? Sais-tu seulement ce qu'elle contient ? Il faut l'ouvrir.

Le fitéorari appela un prêtre qui déchiifra aisé- ment ces caractères. Mais, au lieu de répondre aux

57]

CHEZ LA REINE DE SABA

questions dont on le pressait, Tliomme de Dieu se montra très agité :

Si tu tiens à la vie, dit-il au soldat, ne conserve pas cette enfant chez toi un jour de plus. Fais-la conduire à l'Empereur. Elle lui appartient.

On amena Choaregga à la Cour. On la confia à une dame d'honneur qui avait la faveur de l'Im- pératrice Taïtou.

En ce temps-là l'Impératrice était dans toute la nouveauté de son règne. Elle n'avait pas d'enfants de Celui qui l'avait élevée au Trône et elle ne sa- vait comment lui montrer sa reconnaissance.

Elle vit Choaregga et elle pensa :

Celle-ci est véritablement la fille de l'Empe- reur. Dieu a écrit ses origines sur son visage.

Elle ordonna donc que l'on gardât la jeune fille dans le Guébi, en grand secret.

Pendant plusieurs semaines des suivantes ex- pertes s'appliquèrent à peigner Choaregga et à la parfumer, ainsi qu'il convenait à une personne de son rang. Quand, par surcroit, elle eut revêtu des vêtements de princesse, elle parut si majestueuse que personne ne pouvait la voir sans s'incliner.

IV

(Cependant l'Impératrice songeait que le mo- J ment était venu de présenter à son souve- rain Maître cette fille des désirs d'autrefois. Elle alla trouver l'Empereur et lui dit :

Vous souvenez- vous qu'à telle date, quand vous êtes parti pour faire la guerre dans le Nord, vous aimiez une servante dans le mystère de votre palais? Elle s'appelait Telle et Telle. Vous ne Tavez pas retrouvée quand vous êtes rentré dans votre Guébi...

^lénélik répondit :

Je me souviens. Pourquoi avait-elle fui? J'espère qu'il ne lui est pas arrivé malheur...

Taitou répondit:

On la chassée du Palais en votre absence. Elle a mis au monde, sur les chemins, une petite fille, votre enfant, et, peu après, elle est morte.

Les yeux profond du Négus s'emplirent de dou- leur ; il regardait vers des choses passées. Soudain il pria :

[ o9 1

CHEZ LA REIXE DE SABA

Taïtou, ce n'est pas vainement et pour me donner de l'angoisse que tu m'as parlé de cette enfant ? Dis cpie tu as reçu quelque message au sujet de l'abandonnée? Emploie tous les moyens pour me la retrouver.

La Négouça répondit :

Cette enfant n'est pas loin. Avec la grâce de Dieu je l'atteindrai.

Aussitôt elle sortit de la chambre sans s'arrêter aux bénédictions qui la suivaient. Mais quelques instants ne s'étaient pas écoulés que, déjà, elle était de retour, escortée, cette fois, par beaucoup de dames et de demoiselles d'honneur qui for- maient sa suite.

En la V03'ant l'Empereur eut sur son visage un nuage de mélancolie:

Taïtou, dit-il, je t'ai priée de t'occuper sans retard de ce que tu m'as promis. Pourquoi reviens- tu au lieu d'aller en hâte faire le nécessaire ?

L'Impératrice répondit gravement :

J'ai fait.

Alors l'Empereur comprit que l'Impératrice lui préparait une épreuve.

Il regarda cette blanche théorie qui était devant lui. Ses yeux erraient d'un visage à l'autre. Sou- dain ils se fixèrent : ils s'étaient arrêtés sur Ghoa- regga. Et, dans les traits de la jeune fille, l'Empe- reur reconnaissait, avec son propre visage, le sourire de celle qu'il avait aimée.

60

LA FILLE DU AEGUS

Il dit :

Mon enfant, viens...

Devant tous il Tembrassa, et, pendant quelques instants, ses larmes coulèrent.

Puis il fit asseoir Choaregga sur les pieds de son lit. 11 lui demanda quelles provinces elle avait parcourues. Et il la regardait, il la regardait. Car cette enfant qui lui revenait ainsi était sa première- née, et déjà il avait perdu ce fils qu'il aimait à nommer « Mamo » c'est-à-dire « ^lonbien-aimé ».

Quand il se fut rassasié des premières paroles, il déclara :

Maintenant j'ai dans ma maison une fille qui m'est chère. Qu'on l'honore comme mon sang et comme la tige future de mes fils. Il faut que je jouisse quelque temps de ta présence, Choaregga, et puis je te marierai à l'un de mes chefs préférés.

Et l'Empereur fit comme il avait dit. Il garda Choaregga dans son Palais, jusque vers sa vingt- cinquième année. Alors il la donna en mariage à l'un de ses serviteurs favoris, le Ras Mikaël, qui commande au nord du Choa, dans le pays de Ouallo.

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CHOAREGGA était presquG reine, elle avait marché les pieds nus. Et, après tant d'épreuves, il semblait que Dieu voulût la bénir. L'un après l'autre elle mit au monde deux enfants, un fils que, par ordre de l'Empereur, on nomma Liedj-Iassou et qui, à cette heure, tient dans ses mains de jeune homme le destin de l'Ethiopie ; une fille, à qui, dans la joie de la voir sourire, l'on donna le nom gra- cieux de Zenabo-Work, c'est-à-dire Pluie-d'Or.

En se penchant sur cette nouveau-née Ghoaregga se souvenait des jours disparus; elle s'attendris- sait sur cette autre mère que, un matin à jamais maudit, elle aA'aitvu recouvrir de terre, dans le jar- din de l'église. Elle ne savait pas que déjà le lit de cailloux s 'entr 'ouvrait pour elle-même et que les salves de fusils qui avaient crépité à la naissance de Liedj-Iassou et de Zenabo-Work se préparaient à éclater en signe de deuil.

L'Empereur reçut la nouvelle de la mort de

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LA FILLE DU NI-JGUS

Choaregga au milieu des pompes d'une fête reli- gieuse et militaire.

Il chancela et dit :

Faites rentrer les prêtres et les soldats. Je ne veux ni chants, ni coups de fusil. Pour moi Choaregga n'est pas morte. Son âme est entrée dans la petite fille qu'elle laisse orpheline. Que l'on m'apporte dans mon Palais l'enfant de mon enfant. Le P\.as Mikaël épousera plus tard quelque autre femme, mais moi, j'avais une fille et elle est morte.

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CHAPITRE IV

LA PRINCESSE PLUIE-d'oR

LORS de mon premier voyage en Ethiopie, j'ai eu souA^ent l'occasion de rencontrer dans les jar- dins du Guébi la fille de l'infortunée Ghoaregga, la petite princesse Pluie-d'Or.

Elle était autant dire le sourire de cette mai- son sévère, depuis le jour où, apprenant que l'Em- pereur réclamait la tendre orpheline pour l'élever à l'ombre du Trône, le Ras Mikaël lavait mise, en joignant les mains, dans la route d'Addis-Ababà. Tous les détails de ces heures de l'épreuve m'ont été fidèlement rapportés par une dame d'hon- neur qui, à ce moment-là, fut désignée pour accom- ! pagner l'orpheline jusque chez son grand-père. Et

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CHEZ LA REL\E DE SABA

aussi bien ces menus faits illustrent-ils avec grâce un chronique dont ils sont toute la douceur.

Le Ras Mikaël ne voulait pas que Pluie-d'Or fût exposée aux secousses de la mule. En effet, la fillette n'avait que trois ans et il eut Fallu que sa gouvernante la tint entre ses bras, sur la selle.

Le Ras fit donc préparer une litière que des nègres porteraient. C'étaient deux Chankallas d'une fidélité éprouvée. Les hommes d'Ethiopie meurent pour le Roi des Rois sur le champ de bataille, mais leur fierté ne consent à porter aucun autre fardeau que le fusil.

Dans sa chaise de route Pluie-d'Or était A^étue d'une tunique de soie et de tout ce qui est doux. Elle était trop petite encore pour que l'on accro- chât h ses oreilles le poids des anneaux ; mais elle avait au cou un collier d'or qui suspendait une croix d'or, et aussi une croix de fer, attachée avec un de ces cordons bénis que l'on tisse à Jérusalem. Sui- vant la mode d'Ethiopie elle portait sa tête toute rasée. On lui avait seulement conservé sur le front, deux petites couronnes de cheveux, frisées et pu- rallèles, séparées par l'épaisseur d'un doigt. A son

visage d'enfant elles faisaient une double auréole.

L'Empereur avait dit :

Quand elle arrivera, vous la conduirez tout droit à mes appartements.

Car il ne voulait pas qu'un indifférent fût quand il l'embrasserait.

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LA PRINCESSE PLUIE-DOR

On donna à Pluie-d'Or une petite chambre à côté de l'appartement de la Négouça Taïtou. Cinq ou six servantes, empressées à la veiller et à la servir, dormaient dans cette chambre avec elle. Et, tout le jour, elle était sous la garde de sa dame d'honneur. L'Empereur avait voulu qu'on lui dres- sât un « alga » à la mode des lits d'Europe dont l'usage s'est répandu dans les grandes familles.

Quand Pluie-d'Or avait envie de rire, on en- voyait cherclier des fillettes qui approchaient de son âge et de son rang. C'étaient les enfants des personnages illustres que Ménélik faisait élever à ses côtés afin de diriger leurs cœurs dans le sens qui lui plaisait.

Tous les ans, les femmes qui prenaient soin de Pluie-d'Or ajoutaient une rangée à la couronne de cheveux qu'elles entni tenaient sur la petite tête sombre.

Et elles disaient à la fillette :

^laintenant ta « s.jdouilla » n'a que quatre rangées. Un jour viendra où, à force d'en réser- ver ainsi les unes derrière les autres, tes servantes ne laisseront plus subsister au sommet de ta tête qu'une petite tonsure. Alors FEmpereur te don- nera un époux.

Les filles d'Ethiopie, qu'elles naissent sur le tapis d'un trône ou dans la maison d'un homme qui n'a pas de bois pour réparer les trous de sa toiture, sont dressées dès la petite enfance aux tra-

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CHEZ LA REIXE DE SABA

vaux de la maison. Pluie-crOr fut donc mêlée aux servantes de l'Empereur pour apprendre l'art dé- licat de la cuisine, et dans quelles proportions il faut mêler le miel au guécho afin que les soldats qui A'iennent boire l'hydromel du Négus aux jours de « guébeur » aperçoivent le Roi des Rois dans une gloire de lumière.

Pluie-d'Or écoutait avec obéissance les conseils des matrones qui gouvernent la cuisine de l'Empe- reur ; mais elle préférait apprendre à tisser avec des joncs multicolores ces belles corbeilles qui servent de table aux convives de l'Adérache dans les repas de gaâa. Surtout elle aimait à filer le coton et la soie, que l'on dépose ensuite en bor- dure au bord des cliammas.

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68

II

(^iiAQUE jour SOS servantes réveillaient sitôt que J la lumière avait commencé de se répandre au dehors. Elles la lavaient, elles la parfumaient avtîc soin, elles changeaient ses vêtements. Elles lui faisaient endosser une chemise de soie blanche, à raies bleu pâle ou rose pâle, avec des broderies au bas des manches, autour du cou, terminées par deux croix, l'une dans le dos, l'autre sur la poitrine. Une ceinture de soie ou de mousseline serrait cette tunique à la taille. Par-dessus, l'enfant se drapait dans une chamma de coton, transparente comme un haïk. Si le froid était vif ou si elle devait se rendre à quelque cérémonie, elle s'enveloppait encore d'une pèlerine de satin noir, à franges d'or. Et toujours elle enfilait gaîment dans des sandales de maroquin ses petits pieds déjà habillés de chaus- settes de soie.

Quand elle eut cinq ans, on lui perça les oreilles

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CHEZ LA REI\E DE SAEA

avec cette épine qu'on laisse dans la piqûre jusqu'à ce que le trou soit rond. Alors l'Empereur lui donna les « goutitcha » et la « ou^eba » d'or, c'est- à-dire les boucles d'oreilles et la grande épingle que l'on enfonce dans les cheveux.

Après le baiser de l'Empereur et de l'Impéra- trice, chez lesquels on la conduisait chaque matin, Pluie-d'Or allait dire sa prière dans la chapelle du Guébi, qui est l'église de Saint-Gabriel. Puis elle rentrait dans son appartement pour déjeuner.

On lui servait une galette de tief avec une sauce sans piment et un flacon d'hydromel sans guécho. Son grand-père avait fait venir tout exprès pour elle un cuisinier du Gondar qui savait faire jus(|u'à quinze plats différents.

Les enfants que Ménélik élevait dans le Guébi fréquentaient une école. Ils apprenaient à lire, à écrire, ils étaient instruits dans les mystères delà religion. Peut-être Pluie-d'Or aurait aimé à se mêler à eux, mais l'étiquette exigeait qu'elle étu- diât seule avec le moine qu'on lui avait donné pour précepteur.

Il lui apprit à lire les Psaumes de David. Il exigea qu'elle récitât par cœur les Evangiles et le catéchisme. Elle pouvait encore répéter sans se tromper une seule fois la « Louange de Marie », le « Visage de Jésus ». Elle psalmodiait :

Salam 1 Salam ! Deux fois salut à ton nom parfumé comme Tencens, Marie la Vierge, qui

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LA PfilXCESSE PLllE-D'OR

portes une robe de commandement ! Le vin de mou amour t'arrose chaque matin, comme une rivière baigne une prairie...

Le samedi seulement et b3 dimanche, le moine fermait ses livres; alors Pkiie-d'Or pouvait jouer avec les petites filles de son âge. Elle rattrapait des osselets sur sa main retournée. Elle lançait à ses amies des citrons et cette balle d'étolTe que l'on nomme « coisse ». Elle aimait aussi à aller voir les grands lions que l'Empereur tient prisonniers dans une de ses cours. Dans les jours de fêtes, elle s'asseyait au repas de l'Empereur et de Flmpéra- trice, tout près et derrière eux, devant une petite corbeille multicolore.

Telle je la vis pour la première fois, en 1901, un jour que l'Empereur m'avait reçu dans ce pavillon de plein air il aimait à accueillir ses amis, quand le temps était beau, afin de laisser errer ses yeux, tout en causant, sur le magnifique décor de paysage qui se déploie jusqu'à l'horizon.

A l'intention de la fillette, j'avais apporté quelques jouets mécaniques : un cygne qui battait des ailes, un autre oiseau qui marchait grave- ment, ce singe qui grimpe à la corde. L'Em- pereur avait fait entrer une seconde sa petite fille Pluie-d'Or pour lui donner ces jouets. Elle s'était montrée et elle avait disparu, gracieuse, un peu farouche avec la promptitude d'une hirondelle qui tourne autour d'un clocher d'église. Son regard,

'71 1

CHEZ niUXE DE SA8A

si brillant sous le sourcil élevé, m'a laissé dans le souvenir comme le reflet d'un coup d'aile.

Les derniers jours heureux de son enfance finis- saient là. C'est en effet le destin des princesses éthiopiennes qu'on les marie vers leur douzième année, avant que leur race, pourtant si précoce, ait eu le temps de s'épanouir.

ni

UN matin d'avril, c'était un peu après la semaine de Pâques (l), les dames d'honneur qui entou- raient Pluie-d'Or commandèrent qu'à son réveil on lui oignit les cheveux avec ce baume que les femmes appliquent à leur coil'fure et qu'elles nom- ment (( chourébé ». C'est une préparation savante qui mêle au beurre frais deux plantes odorifé- rantes et trois parfums indiens. Elle demanda timidement :

Pourquoi m 'oignez -vous avec le chourébé ? Personne ne lui répondit; mais, ce même jour,

une de ses petites amies lui dit en jouant aux osselets :

Il va venir un mari.

Et ce mari était le ras Bézabé, fils du défunt roi du Godjam, Tacklé-Haimanot.

Il allait sur ses trente-cinq ans. Il avait, comme

(l; En 1903.

[73]

CHEZ LA nEi:\E DE S AD A

son père, un visage clair; mais un de ses yeux était à jamais fermé, à cause de la blessure d'un fusil qui avait éclaté entre ses mains.

Donc, le lendemain de ce jour, au matin, le ras Bézabé se présenta à l'audience de TEmpereur, escorté de tous ses dignitaires.

Ménélik approuvait cette démarche. Lui-môme, il attendait au milieu des siens. Le Ras et sa suite s'inclinèrent dans une génuflexion profonde, puis, un long temps, face à face, les deux groupes se regardèrent en silence. Enfin un dignitaire dési- gné par l'Empereur pour parler en sa place, selon le rite, interrogea les Godja mites en ces termes consacrés :

Que cherchez-vous ici ? Conformément à l'étiquette, un ami de Bézabé

devait répondre au nom du Ras. Il riposta :

Nous voulons que vous soyez notre père, et nous vos fils.

Qu'y a-t-il entre vos mains ?

Sur cette parole attendue et c{ui déjà était une marque de bienveillance, l'avocat du prétendu fit signe aux serviteurs de son maître.

Ils se tenaient aux écoutes. Ils entrèrent appor- tant des coffres et des corbeilles. Dedans était en- fermé tout un trousseau de soie et d'or, pour la petite Princesse : chammas et pantalons, brodés merveilleusement, franges d'or pour les pèlerines, bracelets d'or pour les chevilles etpour les poignets,

74 ]

LA PPJXCESSE PLUlE-r/Ofi

et des vêtements magnifiques suivaient pour un o^rand nombre de dames d'honneur.

Quand les serviteurs de Bézabé eurent fini d'étaler ces richesses, l'avocat de Ménéiik demanda encore :

Quelle fortune avez-vous dans votre pays pour élever et établii' les enfants qui vous vieii- di'aient ?

L'énumération fut longue : tant, enterres, tant, on domaines, tant, en thalers, tant, en chevaux, tant en fusils, tant en troupeaux, tant en bijoux, tant en tapis précieux.

Tandis que les avocats du Négus et du ras Bezabé parlaient ainsi, deux scribes, assis à droite et à gauche du trône, recueillaient leurs paroles afin de les conserver dans un contrat. Puis le pré- tendu présenta ses garants et, de plus, neuf té- moins choisis dans l'entourage même du Souve- rain. Alors, tous les accords étant terminés, l'avocat de l'Empereur se leva et, d'une voix reten- tissante, il lut :

Moi, ^Ménélik, Roi des Rois, Élu du Seigneur, je donne en mariage ma petite-fille Zenabo-Work (Pluie-d'Or), fille de ma défunte fille Choaregga et du ras Mikaël, au ras Bézabé, fils du défunt Tacklé-Haimanot, en son vivant roi de Godjam. Je le jure par ma vie.

Dès l'aurore de ce jour Pluie-d'Or avait été réveillée par la dame d'honneur qui, autrefois,

! /o

CHEZ LA lŒI.XE DE SAEA

l'avait accompagnée dans la maison de son père, et que, maintenant, on lui donnait comme duègne. Et comme on l'habillait de vêtements somptueux, comme autour de son visage on disposait le gra- cieux voile blanc des mariées, qui se nomme « œil de colombe », elle comprit qu'il venait d'être dé- cidé de son destin.

^

[76

IV

PE^'DA^•^ trois jours, dans le Guébi, les femmes, les jeunes filles dansèrent au son des tambou- rins. Pendant tout ce temps, l'invisible époux fes- toyait avec l'Empereur dans la salle del'Adérache. Et, jour et nuit, les chants des officiers et des sol- dats, égayés par le tedj, répondaient par-dessus les murailles, aux lointaines provocations des femmes.

Cependant l'Empereur aA^ait composé pour sa petite-fille une maison complète qui allait l'accom- pagner dans sa nouvelle résidence : il avait voulu choisir lui-même ses officiers, ses soldats, ses chevaux, ses mulets, son intendant, son trésorier, son secrétaire et jusqu'à son portier. On avait décidé que, outre la duègne, elle serait accompa- gnée par son confesseur et par le vieux moine qui continuait de l'instruire.

Car tu te souviendras, dit le Négus à son futur gendre, que je t'accorde celle-ci encore en-

C77J

CHEZ LA REI^E DE SABA

fant. Tu lui donneras le temps de s'épanouir, dans son intérêt et dans Tintérêt de notre lignée.

Quand on amena Pluie- d'Or à son grand-père pour qu'il la bénit, à la minute du départ, Mé- nélik voulut montrer un visage riant. Un instant il considéra son enfant agenouillée devant le trône, puis il prononça :

Mamitié (ma mignonne), je te donne telle province, tel domaine, tant d'or, tant d'argent, tant de troupeaux, tant d'églises.

Et tandis que les scribes se hâtaient d'écrire toutes ces largesses, il ajouta plus bas :

Et puis je t'aime...

Ensuite Pluie-d'Or fut conduite chez ITmpéra- trice Taïtou qui lui donna le baiser de la bouche. Et de encore elle sortit enrichie, si c'est une richesse pour une vierge de sortir avec mille charges de présents de la maison des siens.

L'Empereur avait donné à Pluie-d'Or la maison du ras Makonnen pour qu'elle y passât avec son époux le premier soir du mariage.

Comme elle était sortie du Guébi sur sa mule de parade, toute enveloppée de voiles, elle n'avait pas osé lever les yeux sur son mari. Elle san- glotait en chemin. Quand elle fut enfin dans la chambre nuptiale, quand elle vit qu'un repas était préparé pour elle et pour Pépoux, de toutes ses forces elle s'attacha à celle qui l'avait élevée et elle lui dit :

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LA PRLXCESSE PLlIE-DTjR

Ma mère, je t'en prie, ne me quitte point!

Or, à ce moment-là le ras Bezabé entrait dans la chambre et Pluie-d'Or le vit pour la première l'ois.

Le lendemain il l'emmena dans sa province.

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O

[79]

MÉNÉLiK, qui montrait tant de tendresse pour la fille de Ghoaregga, ne songea point à mander auprès de soi son petit-fils Liedj-Iassou, c'est-à-dire l'Enfant Jésus. Il l'envoya grandir à l'écart, dans la forteresse d'Ankober, entre des instructeurs militaires et des précepteurs reli- gieux.

Cette quasi-séquestration est de règle pendant la période de vie un héritier du trône d'Ethiopie s'éduque. Elle s'explique par des défiances de po- litique asiatique et par des raisons de supersti- tion.

Lorsqu'on voit qu'un prince héritier de Perse est maintenu sur les frontières mêmes de l'empire dans quelque prison plus ou moins dorée jusqu'à la minute le shah régnant rend le dernier soupir, il faut convenir que le soupçon oriental, les inquié- tudes tragiques du pouvoir sont à la base d'une précaution peut-être nécessaire aux souverains en

80]

LA PRIXCESSE PLUIE -D'OR

fonction, assurément funeste à l'héritier que Ton façonne ainsi à l'écart dos hommes et de la vie pu- blique.

Certes Ménélik ne redoutait rien ni de ce petit- fils, encore enfant, ni de son père, le ras Mikaël. Je me souviens pourtant qu'en 1901 il répondit, moitié brusque, moitié souriant, aux ministres européens qui le pressaient de les présenter à son petit-fils :

Si je vous le faisais voir, tout le monde irait chez lui ; on ne viendrait plus chez moi !

Il y avait de la boutade dans cette riposte, car Liedj-Iassou a commencé de paraître à la Cour et il a été solennellement présenté à l'Ethiopie comme l'héritier désigné plusieurs années avant que la maladie obligeât son aïeul à la retraite.

La raison qui a déterminé l'Empereur à respec- ter dans l'éducation de son petit-fils un usage qu'il condamnait à part soi avait un fondement superstitieux.

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81

VI

MÉNÉLTK avait sans doute, acquis une instruction vraiment scientifique. Il a témoigné en mille occasions qu'il ne permettait pas au surnaturel d'entreprendre sur le terrain de son commande- dément. Il ne s'est jamais affranchi de la croyance au mauvais œil.

Cet héritage des superstitions égyptiennes do- mine et empoisonne la vie des Éthiopiens. On est sur, ici, que le regard d'un passant, même chargé de la plus involontaire envie, est meurtrier. On déconcerte ses soldats lorsqu'à la minute où, sur le revers d'un chemin, on ouvre une hoite de con- serves pour la mélancolique formalité du repas de route, on empêche ces braves gens de vous faire un rempart avec leurs toges déployées.

L'Éthiopien craint que quelque affamé ne vous considère avec jalousie. De ce fait la nourriture ne vous profiterait pas. Elle pourrait vous étouffer.

Le dimanche, lorsque, dans son palais del'Adé- rache, le Négus préside le repas de milliers de

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LA PRINCESSE PLUIE-D'OR

soldats, on voit soudain de hauts dignitaires se lever et l'envelopper de leurs vêtements d'or et de soie. Le souverain ne doit pas être vu à la minute il porte son gobelet à ses lèvres. On craint qu'il ne soit atteint d'un coup de mauvais œil.

De même, une belle arme, une belle femme, un bel enfant sont-ils exposés aux attaques de l'envie. C'est le motif pour lequel les marmots, les che- vaux, les mules de parade, ont leurs cous sur- chargés de tant d'amulettes. C'est dans cette appréhension que des femmes charmantes sortent de leurs maisons avec des visages tout enveloppés de voiles.

Au delà du cerveau, jusqu'aux moelles, Ménélik a été touché par la douleur de n'avoir pu élever un fils.

Après la mort de Choaregga il n'a pas fermé complètement l'oreille aux insinuations de ceux qui lui disaient :

Votre Grandeur est enviée!... La jalousie n'a pas eu de prise sur vous... Elle réussit mieux lorsqu'elle se rabat sur votre lignée...

Si jamais le Négus s'arrêta au projet d'envo3XT son petit-fils en Europe, au moins de le confier à des précepteurs étrangers, qui, dans son éduca- tion auraient pu jouer un rôle utile, le jour Liedj-Iassou est devenu orphelin, le grand-père n'a plus songé qu'à mettre ce rejeton si cher à l'abri des surprises du mauvais œil.

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CHEZ LA HEIXE DE SADA

Telle fut la raison pour laquelle il le rélégua, pendant toute la durée de son enfance, derrière la palissade d'Ankober, et le fit grandir au milieu d hommes éprouvés qui, autour de sa faiblesse, formaient un cercle de lovante.

8i]

CHAPITRE V

MON AMI HAILÉ-MARIAM

PARMI les hôtes qui, en 1904, fréquentaient le plus assidûment ma maison cl'Addis-Ababà, j'avais distingué un lettré tigréen.

Il se nommait Hailé-Mariam. Son type, tout de finesse, était d'un sujet de race sémitique dont la face a été bronzée, comme celle des Hindous, par la vie de plein air et par l'ardeur du soleil. Très rapprochés du nez, ses yeux donnaient à son ex- pression définitive quelque chose d'un peu em- busqué. La toge romaine, blanche à bandes de pourpre, qui, d'ordinaire, confère aux Éthiopiens une allure martiale, prenait ici, avec les mêmes plis, l'aspect d'un vêtement ecclésiastique. Gela

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CHEZ LA HEINE DE SÀBA

tenait à la tournure générale du personnage, à son geste rare, très surveillé, à une certaine gau- cherie de démarche, qui, d'une lieue, sentait son lettré.

J'ai connu dans Hailé-Mariam un type d'homme moyenâgeux qui n'existe plus chez nous : le con- traire de l'homme de guerre, le « clerc », à qui Char- lemagne s'en remettait du soin d'apprendre à lire aux petit enfants dans l'an 800. Les compagnons de ce rude Empereur devaient regarder de travers les hommes qui écrivaient l'histoire au lieu de la faire.

S'il fallait assigner une date de comparaison au développement de l'Ethiopie ce serait la trahir que de la reculer jusqu'à un si lointain passé. Ménélik a sûrement plus ressemblé à un Louis XI qu'à un roicarloA'ingien. Les nobles gens de son entourage placent encore leur fierté unique dans la pratique des armes et leur orgueil dans les excès de la force. Ceux qui, en Ethiopie, cultivent à l'écart le res- pect des choses du savoir et affinent leur goût, sont une minorité. Plongés dans un milieu très rude il est impossible que leurs âmes ne souffrent point. Ils ont la conscience de leur supériorité et ils sont exposés à être constamment brimés. Aune violence ils n'ont à opposer qu'une parole, à une injustice qu'un texte. Cela crée cheveux une sorte d'orgueil pusillanime, de haine A'oilée de révérence, pour des maîtres qu'il faut subir.

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MOX AMI HAILE-MARIAM

Sans doute la science d'Hailé-^Mariam était d'ordre composite. Elle avait pour base première la connaissance de la théologie et celle du droit qui, en ce pays biblique, ne se séparent pas plus l'une de l'autre que dans l'empire d'Islam. Il pos- sédait à fond cette langue gheez qui correspond à la langue aujourd'hui parlée en Ethiopie, l'amha- rique, comme le latin au français. A cette culture d'érudition il ajoutait une connaissance rudimen- taire de l'hébreu, des langues grecque et ita- lienne telles qu'on les parle en notre temps, voire une teinture de français.

Les progrès que je réussis à lui faire réaliser dans cette langue au bout de quelques mois de tra- vaux communs témoignent combien les cerveaux de ces Asiatiques africains, façonnés par la spécu- lation byzantine, sont prêts à recevoir toute cul- ture. Ilailé-Mariam n'était pas seulement érudit: il avait du goût. J'ai lu par-dessus son épaule nombre de textes gheez. J'entends que dans la palette de mots empruntés à nos vocabulaires com- muns, nous cherchions celui qui représentait le mieux les énergies et les nuances du texte. Jamais je n'ai eu l'impression qu'un scribe trop zélé avait mêlé des réflexions de son cru à la chronique primitive sans que Hailé-Mariam se soit arrêté dans la lecture et ne m'ait dit spontanément :

La langue devient mauvaise : nous sommes ici devant une fantaisie de copiste.

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CHEZ LA BEL\E DE SABA

Je compléterai suirisamment: le portrait d'un intellectuel éthiopien au début du vingtième siècle en notant que Hailé-Mariam était à la fois patriote et aigri, qu'il avait bien juste trente ans, qu'il en paraissait davantage, surtout lorsqu'il se coif- fait du chapeau gris à larges bords dont le bronze de son visage était assombri. Il préférait une cau- serie à une marche, une négociation à une partie de chasse, un bon souper à un repas de fortune, une mide à un cheval.

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II

UN matin que sur le chemin d'Addis-Alem, le Versailles éthiopien, Hailé-Mariam et moi nous faisions route côte à côte, la conver- sation s'engagea sur les origines juives de la na- tion éthiopienne et sur ce que le ras Makonnen m'en avait découvert.

Pour rafraîchir nos montures, notre troupe s'était arrêtée au pied du mont Managacha. C'est un site enchanteur. Avec ses bosquets, ses eaux courantes, cette réserve semble avoir été ménagée au milieu d'une route déboisée afin d'offrir aux pèlerins d'Addis-Alem une halte de repos.

Nous nous étions étendus au bord d'un ruisseau pour jouir de l'heure et de la beauté du paysage. Hailé-Mariam regardait avec plaisir les belles servantes qui, dans nos gobelets de corne, ver- saient le tedj doré.

Soudain il déclara :

L'épreuve à laquelle vous nous condamnez.

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CHEZ LA REI.\E DE SABA

VOUS autres Européens, est rude î Nous venons à vous avec la confiance et la spontanéité des belles filles que voilà, qui aiment à épuiser leurs res- sources de miel afin d'apaiser la soif de leurs hôtes. Nous n'avons pas les yeux assez grands pour admirer les merveilles que vous nous pré- sentez, pas les oreilles assez profondes pour re- cueillir les récits que vous nous débitez, sur vos gloires passées, sur vos fiertés présentes et sur vos certitudes de progrès. Après cela, lorsqu'à notre tour nous prenons timidement la parole pour vous confier ce qui est l'honneur de notre tradition, le soutien perpétuel de notre force, notre part de la grande Promesse, vous haussez les épaules, au moins vous détournez la causerie comme on en use avec les enfants qui se diver- tissent d'un songe !

Le visage de mon compagnon avait revêtu cette intensité d'expression qui est le reflet extérieur des sentiments passionnés :

Au bout du compte, s'écria-t-il, que savez- vous de nous ? Vous traitez de légende la certi- tude où nous vivons que par les aïeux de nos aïeux, les Kemtint, par Makeda, reine d'Ethiopie, par le fils qu'elle enfanta des œuvres de Salomon, par les compagnons de ce fils, détachés des douze tribus, nous descendons de Jacob et nous nous rat- tachons à la lignée de Jésus. Vous voulez nous exclure des célestes héritages ! Vous faites de

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MO y AMI IIAILE-MAHIAM

nous des gens venus on ne sait d'où, des bâtards sans origine! En ce qui nous concerne, vous êtes prêts à accepter toutes les opinions, excepté la vérité.

Ce n'était pas la première fois que le Tigréen formulait devant moi ces doléances. Jamais il ne leur avait donné un si vif accent de re- proche.

Je lui répondis avec affection :

Je ne sais, Ilailé-Mariam, quel accueil vous avez reçu auprès de diplomates, trop attachés aux contingences d'aujourd'hui pour s'intéresser bien vivement à ces histoires d'autrefois, ou auprès de commerçants trop préoccupés de leur gain pour vous suivre, vous et votre peuple, sur ce terrain des spéculations spirituelles. Du moins puis-je vous affirmer que vous n'aurez pas vainement fait appel à ma bonne volonté et à ma bonne foi. Et, après tout ! Pourquoi vous et les vôtres n'au- riez-vous pas raison contre les raisonneurs ? Pour- quoi l'aventure de la Reine de Saba serait-elle un pur roman alors qu'il est aujourd'hui démontré que V Iliade n'en est pas un 1 Pourquoi cette prin- cesse à la figure bronzée ne serait-elle pas l'aïeule de votre dynastie ? Mais quand bien même vous me convainqueriez de l'existence de Makeda et de la légitimité des prétentions éthiopiennes, là-bas, en Europe, on ne m'en croira pas sur parole. A l'aide de quel texte, par quel monument établis-

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CHEZ LA REINE DE SÂBA

sez-vous la filiation dont vous vous flattez ? Met- tez-moi seulement à même de feuilleter les annales la thèse que vous soutenez est exposée. Après cela je rendrai bien volontiers le témoignage en faveur de votre sincérité.

92]

III

LE temps do la halle était consommé; il nous fallait remettre le pied à l'étrier si nous vou- lions atteindre Addis-Alem et dresser nos tentes avant la chute du soleil.

Regardez autour de vous, me dit mon com- pagnon, ce paysage jusqu'à l'horizon dénudé, con- templez ces files de pauvres gens qui se dirigent vers la ville, plies sous le poids de fagots trop lourds. Qu'ils vous soient la raison vivante pour laquelle notre pays, si traditionnel, est miséra- blement dénué d'archives un peu anciennes. A travers les siècles nos Empereurs en ont usé comme Ménélik avec Addis-Ababâ. Ils ont aimé à vivre au milieu des camps. Ces camps sont deve- nus des villes. L'une après l'autre ces villes ont été abandonnées dès que les ravages du déboise- ment ont empêché une agglomération un peu con- sidérable de se soutenir dans une région dessé- chée. Ainsi nos livres ont enduré à travers les

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CHEZ LA BEI SE DE SABA

temps, toutes les vicissitudes des voyages et de la guerre. Ce qu'il en reste a été jalousement re- cueilli par nos moines. Ces religieux sont défiants par éducation et par expérience. Et aussi bien ils n'ont pas eu à se louer de leurs contacts avec les Européens. Je ne parle pas des richesses qui nous ont été arrachées de vive force par des conqué- rants : des manuscrits communiqués par ordre des Empereurs à des voyageurs de distinction ne nous ont jamais été rendus. La crainte de voir s'en aller par le même chemin les derniers té- moins do nos traditions religieuses et historiques a poussé notre clergé à ensevelir les manuscrits précieux que nous possédons encore dans de vé- ritables cachettes. C'est chose difficile que de les en sortir. Les moines ne se font pas faute de re- courir au mensonge pour protéger leur trésor contre le Suverain lui-même. Ils répondent éva- sivement. Ils ne savent pas de quoi on leur parle. Ils promettent des recherches. Ils traînent de lon- gueur. Ils lassent les patiences les mieux ar- mées.

Le brusque silence dans lequel s'était arrêté le Tigréen m'instruisit qu'il luttait contre soi-même pour me livrer dès cette minute toute sa pensée. Je jugeai qu'il fallait employer à son endroit la tactique dont on use avec les antilopes que l'on vient de lever. Le chasseur expérimenté ne se jette pas sur leurs traces ; il les laisse respirer un

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MOX AMI HAILE MARIAM

peu longuement. Il se découvre quand elles ont repris confiance.

Hailé-Mariam avait donné du talon dans les flancs de sa mule. Il voulait gagner quelques lon- gueurs sur mes porte-fusil. Quand il se crut as- sez éloigné de leurs oreilles, il dit avec une ardeur émouvante :

Jurez- moi que tant que vous serez dans ce pays, vous ne raconterez à quiconque que vous tenez de Hailé-Mariam le renseignement que je vais vous donner ?

Puis, quand j'eus engagé ma parole aussi sérieu- sement qu'il l'exigeait il prononça solennelle- ment :

Je sais en quelles mains se cache le manu- scrit qui avec tous ses développements rapporte l'histoire de Makeda, reine d'Ethiopie, sa visite à Salomon, le voyage de son fils à Jérusalem, le rapt des Tables de la Loi, leur installation dans notre pays, le sacre de la lignée salomonesque dont descend Celui qui encore aujourd'hui a le droit d'apposer en tête de ses édits le sceau qui figure le Lion de Juda, et de se déclarer Roi des Rois, Élu du Seigneur. Faites seulement quand l'heure en sera venue, ce que je vous dirai. Vous ne crai- gnez pas, vous, la rancune de nos prêtres ! Quant à Ménélik, il vous saura gré d'avoir fait remonter à la lumière le titre qui, avec la régularité de ses droits, établit la légitimité de soulignage.

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IV

LA pusillanimité d'un lionime dont le cerveau est supérieurement éduqué et qui voit du pé- ril à produire sa sincérité dans les occasions les plus innocentes est un spectacle qui donne de la tristesse.

Après cet élan de confiance arraché par la pas- sion à sa prudence coutumière, du temps fut néces- saire pour ramener mon Tigréen sur le sujet qui m'intéressait exclusivement. Je fus d'ailleurs récom- pensé de cette patience. Et aussi bien l'iiistoire qu'il me conta, apparaît comme un miroir se reflètent au complet les aventures dont l'Ethiopie a été secouée au cours du dernier siècle.

La première trace du précieux manuscrit dont nous allions poursuivre la recherche remonte, dans les souvenirs de Hailé-Mariam, à une quarantaine d'années : à la prise de Magdala par Sir Robert Napier. On le sait, le Négus Théodoros, qu'une usurpation avait fait Empereur d'Ethiopie, s'était

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M0.\ AMI IIAILE-MARIAM

attiré le courroux du Royaume-Uni en retenant dans les fers quelques voyageurs anglais. La fou- droyante expédition qui jeta à l'escalade du pla- teau éthiopien, des hommes, des chevaux, des éléphants indiens, commandés par un soldat d'une rare énergie, est demeurée comme un exemple des prodiges que l'Angleterre peut accomplir pour la défense de son droit {!). Surpris par cette trombe, Théodoros ne fut pas seulement vaincu : poursuivi jusque dans sa forteresse, il se vit acculé au suicide. Il n'avait pas fini de ràlor quand les sol- dats anglais enfoncèrent la porte de sa chambre.

Pour récompenser tant d'élan, Sir Robert Napier permit le ])i]lage. On emporta péle-méle ce qu'on trouva autour du lit du Négus, armes, or, bijoux, sans compter quelques livres dont Théodoros ne se séparait jamais. D'ailleurs l'armée anglaise ne s'arrêta pas plus longtemps à peser sur l'Ethiopie. Elle était venue pour châtier Théodoros, non pour soutenir la cause de Jean, celle de Ménébk ou de tout autre candidat à la couronne impériale.

Ce désintéressement n'était pourtant qu'une apparence. Le Gouvernement de Sa ^lajesté atten- dait la pacification du pays afin de récolter quel- ques privilèges d'alliance l'on avait si heu- reusement semé. Donc, dès que l'Empereur Jean eut triomphé de ses rivaux, on lui envoya en am-

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CHEZ LA REIXE DE SABA

bassade un amiral qui apportait des paroles conci- liantes et une couronne d'or.

Le nouveau Négus était une façon de moine- soldat. Il voulut recevoir le légat de la Reine d'Angleterre dans l'éclat d'une pompe semi-reli- gieuse, semi-belliqueuse, au milieu du cercle de ses ras et de ses prêtres. Ce fut ainsi que le père de Hailé-^lariam, qui appartenait à une paroisse d'Axoum, assista à l'entrevue.

Afin d'accueillir avec la pompe convenable l'am- bassadeur qu'on lui envoyait, le Négus Jean avait posé sur sa tête la couronne impériale de Juda. En apercevant le joyau dont la Reine du Royaume Uni voulait lui faire présent, il flaira le symbole d'un protectorat. Il fronça les sourcils et prononça :

Ai-je deux tètes pour porter deux cou- ronnes ?

L'Amiral demanda à l'Empereur Jean si, de sa part, il ne pourrait rapporter à la Reine ^'ictoria quelque parole plus obligeante ?

Le Négus répondit :

Dis à ta Reine que ses soldats ont pris dans la chambre de Théodoros le livre auquel les Empe- reurs d'Ethiopie tiennent le plus. C'est l'histoire de la Reine de Saba, de Salomon et de leur fils : « Notre Livre. » Je prie Dieu qu'il revienne.

L'Angleterre avait pour lors la volonté de com- plaire à Jean, car dans le tas énorme des livres que les soldats de Sir Robert Napier avaient

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MOX s\MI H AILE-MARI ÀM

emporté de Magdala, on fit rechercher à Londres le manuscrit que réclamait le Négus. On le lui renvoya comme il l'avait demandé. Mais il était écrit que les aventures du précieux manuscrit ne s'arrêteraient pas là.

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DES années avant que les Anglais projetassent de descendre à Kartoum afin d'en chasser le Mahdi, le Négus Jean, en sa qualité de souve- rain chrétien, entreprit contre ces infidèles une guerre qui, à ses yeux, revêtait le caractère d'une croisade.

L'entreprise était périlleuse ; aussi les rois d'Ethiopie, sollicités par leur Suzerain, montrè- rent peu d'empressement à rallier sa bannière. Seul, Ménélik, qui déjà était roi de Choa, accom- pagna l'Empereur dans cette campagne.

On sait comment elle prit fin : Jean y perdit la vie ; quant à ^lénélik, il se hâta de se replier sur l'Ethiopie afin de reconquérir dans l'émotion publique cette couronne impériale et ce sceptre du Roi des Rois qu'une suite d'usurpations, en rupture avec la tradition salomonesque, avaient arrachés aux mains des souverains du Choa, ses directs aïeux.

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MU y AMI HAILE-MARIAM

Dans cette préoccupation politique, Ménélik ne s'arrêta pas à dresser l'inventaire des richesses que le défunt Négus avait laissées dans sa tente. Or, parmi les livres se trouvait tout justement ce ma- nuscrit que des soldats anglais avaient autrefois ravi sous le chevet de Théoduros, ([ue Jean avait fait revenir de Londres, et que, lui-môme, après l'avoir reconquis, il emportait avec soi d;ins tous ses déplacements.

Il ne convenait pas qu'une telle relique tombât aux mains des Musulmans. Le manuscrit disparut, sans doute par les soins du confesseur de Jean ou de quelqu'un des moines qui formaient l'entourage intime de ce pieux Négus.

Depuis lors, me dit Hailé-Mariam, la trace de ce livre est officiellement perdue... Je crois pour- tant deviner il se cache... Et si ?ilénélik veut allonger son bras...

loi J

YI

L'humeur de ces souverains absolus, qui, comme le dit le proverbe arabe, ont « des caprices d'enfants et des griffes de lions », n'est ni moins redoutable ni moins mouvante que la mer. La sa- gesse nous commandait dans Toccasion d'attendre pour apporter notre requête qu'une brise favorable eût chassé tous les nuages du front de l'Empereur.

Cette occasion, désirée, ne se fit pas trop at tendre. Nous résolûmes de profiter sans retard des dispositions heureuses qu'une nouvelle télé- phonée de la frontière orientale venait de dévelop- per chez le Négus.

Autour des trônes orientaux et des redoutables majestés qu'ils portent, rôdent, depuis que la chro- nique et l'histoire ont de la mémoire, des person- nages pittoresques, merveilleusement doués pour flatter les rois, pour les duper autant qu'il est né- cessaire, pour les satisfaire autant qu'il est avan- tageux, quitte à laisser parfois beaucoup de leurs plumes au jeu et à finir sous des haches ou dans

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M0.\ AMI IIAILE'MARIAM

des basses-fosses, quand ils ne réussissent pas de vive force à conquérir l'opulence.

Et sans doute Ménélik avait autour de lui toute une phalange de ces ingénieux courtisans. Dans l'intervalle des affaires sérieuses ils lui donnaient pour son argent le spectacle de scapinades, par- fois divertissantes, toujours imprévues.

A la minute je vins planter ma tente à l'ombre du Guébi d'Addis-Alem, un nom voltigeait sur les lèvres des courtisans et du peuple. Il s'agissait du héros de la dernière de ces farces héroï-co- miques, dont le Négus se divertit tour à tour et se fâche, d'un certain Serkis.

J'avais connu cet homme sans aïeux en des jours la bascule de sa fortune marquaitle temps mineur. Il avait, certes, l'encolure et l'audace de son périlleux état. En lui j'avais reconnu un de ces entrepreneurs de chimères, indispensables aux ci- vilisations commençantes, et que l'on ne saurait peser sans injustice dans les balances de la mo- ralité commune.

Attentif à deviner les désirs du Souverain, Ser- kis n'ignorait point combien Ménélik souffrait de voir indéfiniment retardée par des concurrences diplomatiques la joie qu'il se promettait à contem- pler enfin l'apparition d'une locomotive, montée ih la cote orientale, et stoppant, tout essoufflée, en gare d'Addis-Ababà.

Donc, un matin que des cabales de ministres

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CHEZ LA REINE DE SABA

avaient particulièrement aiguisé ce regret, l'auda- cieux Serkis vint trouver le Négus :

Votre Majesté, demanda-t-il, permet- Elle que j'aille en Europe lui chercher une locomotive? Veut-elle que sans rails, sans secours d'ingénieurs, je la hisse, moi, Serkis, jusqu'à son Guébi d'Addis- Ababà ?

Surpris par cette fantaisie, certes imprévue, Ménélik ne cacha pas un étonnement amusé. Évi- demment il se réjouissait comme d'une malice de jouer ce tour aux diplomates qui, semblait-il, avaient décidé de lui refuser une récompense il aper- cevait lui-même l'apothéose de sa politique. Mais en même temps qu'il souriait à cette proposition hardie, le Négus pesait à part soi les chances de la réussite. 11 connaissait en effet les bourbiers du désert, les fleuves qui coupent les routes, les escar- pements que la poudre et la dynamite devront at- taquer pour ouvrir un passage au chemin de fer.

Il demanda donc après réflexion :

Ta locomotive, Serkis, tu l'apporteras par les airs ?

L'Arménien répondit :

Je la tirerai à bras d'hommes. Votre Majesté fera connaître son désir aux gouverneurs des dif- férents territoires que la locomotive et moi nous aurons à traverser. J'en suis sur, les sujets de Votre Majesté mettront de l'amour-propre à obéir au lloi des Rois.

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MOX AMI IIAILE-MARIAM

Le bon courtisan semblait si assuré de l'en- thousiasme de ces corvéables, que le Négus ne vou- lut pas paraître moins optimiste que lui.

Soit, répondit-il, fais ce que tu as dit et tâche de réussir.

Sur cet encouragement Serkis était parti pour TEurope, les poches lourdes d'or.

On était demeuré fort longtemps sans recevoir de ses nouvelles. Déjà cet inquiétant silence ren- dait courage aux rivaux que son coup d'audace aA^ait déconcertés. Mais de nouveau, les mines s'al- longèrent. Un message venait d'arriver pour l'Em- pereur : il annonçait que Serkis, heureusement dé- barqué à Djibouti, en compagnie de la locomotive fatidique, se proposait d'entreprendre sans délai la deuxième moitié du voyage.

C'était évidemment à cette minute que les dif- ficultés commençaient. On se gardait d'y pen- ser. On allait, les yeux levés, vers la satisfaction de l'Empereur. De nouveau, le nom de Serkis circulait d'un groupe à l'autre, avec un tintement loyal, comme si jamais on ne l'avait connu fausse monnaie.

lOo

YII

SI je conte ici cette aventure de Serkis, c'est, d'abord, que, plus qu'un long chapitre de considérations variées, elle donne la couleur de ces cours ambulantes qu'un Négus éthiopien traîne après soi dans ses déplacements. C'est aussi parce que les moyens que cet Arménien avait mis en jeu pour se rendre agréable aux ^^eux du ^laitre me parurent un excellent exemple à suivre, au moins pour cette fois.

Je réfléchis que l'homme qui voulait obtenir de Ménélik la communication d'un manuscrit trois l'ois sacré était lui aussi un postulant; et je me mis en quête d'un moyen de faire ma cour au tout- puissant petit-fils de Salomon par un artifice qui provoquerait d'abord son sourire.

Une équipe d'ouvriers hindous, employés la couverture de l'église d'Addis-Alem venait de se mettre en grève. C'étaient gens de mauvais vouloir. Ils faisaient grand bruit de la protection

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MOy AMI IIAILE-MAEIAM

que leur devait le ministre de Sa Gracieuse Majesté Britannique.

Ménélik était venu à xA-ddis-Alem tout exprès pour surveiller la construction de cette église. Habitué à l'obéissance des petits et des grands, il avait, devant cette arrogance d'étrangers infimes, une colère de lion attaqué par des moucherons.

Je me rendis au lever du jour sur le chantier dé- sert. Je ralliai quelques gens de bonne volonté qui se déclaraient ravis de faire plaisir à leur Empe- reur. 11 s'agissait en somme de marquer sur des tuiles de fibro-ciment qui portaient la firme de Poissy-sur-Seine les places précises l'ouvrier devait enfoncer son clou, afin de fixer, dans les lattes du toit, deux ardoises en ce point superposées.

Gomme les Hindous avaient emporté leurs outils, avec eux je fabriquai des équerres en bois de cèdre. Elles nous servirent de règles pour figurer à l'in- tersection de deux lignes qui se coupent, l'endroit il fallait donner du marteau.

Gette indication suppléa à notre inexpérience. Lorsque quelques centaines de tuiles furent ainsi balafrées, nous nous hissâmes sur le toit de l'église, et des flâneurs s'assemblèrent pour nous voir oc- cupés — tels de bons disciples d'Hiram à l'édi- fication du Temple.

Au cours delà journée, Ménélik qui passait dans le voisinage entendit le bruit de nos maillets. Il se demanda si les Hindous avaient repris leur

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CHEZ LA REIXE DE SABA

travail et s'approcha pour inspecter leur ouvrage. Il m'aperçut sur le toit, mais je me gardai bien de le voir. J'étais trop occupé à diriger mon équipe. Et puis je voulais lui épargner la petite confusion d'avoir à remercier de son initiative un homme, même ami, qui venait de lui apporter de Paris une lettre de M. le Président de la Piépublique.

08

VIII

JE fus récompensé le même soir de cette discré- tion.

Comme je m'asseyais devant ma tente pour le i-epasde la nuit, une cohorte d'écliansons, envo^^és par le Négus, vint m'apporter en pompe une suite de ragoûts et des beaux fruits qu'à la même minute on servait sur la table impériale.

Cette délicatesse d'hospitalité est en Ethiopie le signe de la plus haute faveur, aussi mon com- pagnon Hailé-Mariam devint-il tout pâle lorsque, après avoir déchiffré la lettre qui accompagnait l'envoi, je lui annonçai cette heureuse nouvelle :

L'Empereur nous recevra demain.

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IX

DANS sa retraite d'Addis-Alem, TEmpereur était à la fois plus difficile avoir et plus accessible <{u'à Addis-Al)abà. Il Aenait pour éviter les fâ- cheux et il leur fermait délibérémeut l'accès de son audience; par contre, c'était avec plus de loi- sir qu'il recevait ceux dont la visite l'intéressait ou lui donnait du divertissement.

Il me fit introduire à l'issue d'une petite cour de justice qu'il avait tenue pour régler lui- même un différend survenu entre des paysans du lieu.

Selon l'usage, je le trouvai, assis en tailleur, les coudes soutenus par des coussins de pourpre, sur un divan que recouvraient des tapis de soie. Le bandeau blanc qui ceignait ses tempes, le som- met de son front, aggravait la couleur basanée de son masque. Les manches d'une petite tunique de soie blanche, serrée au poignet par une légère

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M0.\ AMI IIAILE-MAniAM

broderie d'or, sortirent de dessous sa pèlerine de satin noir, lorsqu'il me tendit la main.

Deux signes favorables indiquèrent que notre entrevue se passerait dans la bonne grâce.

Lorsque cette main, longue, fine, très soignée, qui volontiers caressait la barbe assez grêle et grisonnante, démasqua la bouche, le sourire m'apparut à pleines dents, ce sourire du Négus, encore surprenant de jeunesse, qui ne disait pas la sensualité, mais l'esprit, et dont la grâce bien- veillante offrait un si vif contraste avec la puis- sance léonine du visage.

En second lieu, Ménélik donna Tordre que l'on nous laissât, Ilailé-Mariam et moi, seuls avec lui. Les affaires qui m'avaient amené à Addis-Ababà étaient réglées. Afin de ne point gâcher l'intimité de cette causerie, le Négus n'y voulait pas de témoins.

lit

X

DÈS que les officiers de garde se furent retirés, Ménéiik déclara :

J'ai lu avec beaucoup de plaisir la lettre de M. le Président de la République que tu m'as ap- portée. Je suis content d'apprendre que la France désire autant que moi l'arrivée d'un chemin de fer à Addis-Ababâ. Ainsi les délais que je redoutais seront abrégés. Mais tout de même je n'ai pas voulu attendre la bonne volonté de tout le monde pour me faire plaisir. J'ai pris les devants. As-tu vu la route que je fais préparer pour me rendre à mon palais d'Addis-Alem ?

Cette route que des milliers de Chankallas as- sistés de Gouraguiés, de soldats appelés des pro- vinces les plus lointaines, construisaient avec une imposante lenteur, était, à ce moment-là, la fable de l'Ethiopie. On disait que quand elle serait achevée, l'Empereur et l'Impératrice qui, en l'absence de tout chemin même médiocrement carrossable, étaient obligés de recourir à la monture de la mule pour

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.1/O.V .11// HAILE-MARIAM

se rendre à leurs habitations suburbaines, pour- raient se faire conduire en voiture attelée, depuis la capitale jusqu'à Holota et à Addis-Aleri. Déjà les ambassadeurs avaient offert en concurrence des harnachements de gala et des landaus dont Tétat des pistes et les pentes ne permettaient pas encore de faire usage.

Les visites à la route en construction occupaient tout le temps que TEmpereur au cours de sa va- cance, ne donnait pas à l'édification de l'église.

Je répondis, en bon 'courtisan, que je n'avais ja- mais vu une route dessinée dans des proportions plus triomphales.

Ménélik attendait cette réponse.

Tous les étrangers, reprit-il, qui habitent Addis-Ababâ me parlent en effet de cette route comme d'une merveille. Je te permets de marcher dessus. Mais, puisque tu Tas visitée, tu as pu voir comme les cailloux que l'on accumule mettent du temps à s'enfoncer dans la terre ? Alors quelqu'un m'a parlé d'une locomotive routière et de l'usage que vous en faites en Europe. On m'a montré des dessins. J'ai beaucoup désiré en posséder une en attendant que l'autre m 'arrive sur des rails qui courront depuis Djibouti. ^lais comment hisser une pareille masse sur notre plateau ?

On ne peut imaginer sans en avoir soutenu Téclat quel était jusqu'aux dernières années de sa force, l'intensité de lumière, d'intelligence et de

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CHEZ LA PxEL\E DE SABA

vie qui passait dans les yeux du Négus lorsque sa pensée, toujours profonde, venait à s'éclairer de gaieté.

Ménélik continua :

Tu connais Scrkis ?

Et un mouvement de main indiqua qu'il pesait le personnage à son poids exact.

... Je l'ai envoyé chercher la locomotive rou- tière. Il arrive avec elle à Djihouti. Je viens d'en être informé et moi je vais me rendre au-devant d'elle. Ce matin même, jai fait appeler cet officier que le Tsar de Russie a mis à ma disposition. Je lui donne autant de monde qu'il m'en demande. Mais je veux qu'il m'établisse une piste qui aille à la rencontre de la locomotive jusqu'à la gare de Diré-Daoua le chemin de fer s'arrête. Il y a des ravins et des montagnes à franchir. Je le sais, mais nous les passerons sur des ouvrages d'art improvisés pour un jour. L'officier russe dit qu'il y en a pour quatre cent cinquante kilomètres. Soit. Je lui ai dit ma volonté : il est déjà au travail.

Puis, sans même me laisser le temps de lui dire que, décidément, l'Afrique sera toujours la terre des Pharaons et des miracles, le pays les Pyra- mides sortiront de terre, des homnK^s primi- tifs accompliront des œuvres devant lesquelles reculent la civilisation et ses ressources, Ménélik dit avec bienveillance :

Mais parlons de toi.

[Ui]

XI

EVIDEMMENT quîincl il m'avait aperçu sur la toi- ture de son église, Ménélik avait deviné que je me préparais à lui présenter quelque requête. Il se souvenait de mes demandes d'autrefois, il pensait que je désirais reprendre au Dabous ma chasse aux éléphants, interrompue trois années plus tôt par la nécessité d'aller dresser pour lui la carte du pays des Beni-Ghangoul. 11 dit spontanément :

Je te préviens que les éléphants deA'iennent tous les ans plus sauvages. Il te faudra pousser encore plus loin qu'à ton premier voyage si tu veux courir après eux.

Je provoquai chez l'Empereur un étonnement qu'il ne cacha point en lui disant que je ne son- geais à poursuivre ni l'éléphant, ni le buffle, mais que j'étais sur la piste d'un livre que je désirais passionnément atteindre .

Le visage de Hailé-Mariam était presque décom-

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CHEZ LA BEI NE DE SABA

posé par la peur tandis qu'il fournissait des indi- cations sur le lieu sans doute le manuscrit était tenu dans l'ombre, sur les personnes qui veil- laient autour de ce secret.

Après avoir entendu nos explications, Ménélik réfléchit un peu de temps. Sa figure de lion pen- sif s'éclairait dans ces occasions d'une lumière qui imposait le respect. Il devenait un intéressant exemplaire d'attention et de force.

A la fin il dit :

Je suis d'avis qu'un peuple ne se défend pas seulement avec ses armes, mais aA^ec ses livres. Celui dont vous parlez est la fierté de ce Royaume. Depuis moi, l'Empereur, jusqu'au plus pauvre sol- dat qui marche dans les chemins, tous les Lthio- piens seront heureux que ce livre soit traduit dans la langue française et porté à la connaissance des amis que nous avons dans le monde. Ainsi l'on verra clairement c[uels liens nous unissent avec le peuple de Dieu, quels trésors ont été con- fiés à notre garde. On comprendra mieux pourquoi le secours de Dieu ne nous a jamais manqué contre les ennemis qui nous attaquaient.

Là-dessus, il se tourna vers Hailé-Mariam et avec une impatience qui était fréquente chez lui et qui se faisait jour lorsque quelque délai appa- raissait entre une chose qu'il venait de décider et l'exécution, il demanda :

Mais es-tu bien sûr de ce que tu dis ?

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MON AMI HAILE-MARIAM

Mon compagnon, que cette viA^acité achevait de désorienter, susnrra, plus qu'il ne l'affirma, que le manuscrit était caché à Addis-Ababà même. 11 s'agissait seulement do manifester une volonté nette, de faire apporter le livre sur l'heure afin de ne point laisser le temps à ceux qui le gardaient de l'expédier tout doucement dans l'intérieur du pays, quitte à jurer ensuite, par les serments les plus sacrés, qu'ils ne l'avaient pas en leui' pos- session.

JJioun ! dit l'Empereur.

C'est-à-dire :

« Que cela soit ! »

Les Négus d'Étliiopie trouvent dans les res- sources de leur langue deux termes pour expri- mer leur volonté et leur commandement : l'un est « JcJii », l'autre « îhoun ». Ils se traduisent litté- l'alement par « Ainsi soit-il ! » Mais, au point de VLie des résultats, ils ont une qualité bien différente : « Ichi », a, au fond, la valeur de notre « Parfai- tement... Parfaitement... » C'est un petit mot dont on scande les dialogues que l'on poursuit avec des solliciteurs. Ce « parfaitement » n'en- gage à rien, c'est une virgule de politesse. (( Ihoun » a la valeur d'un ordre. Si la chose en vaut la peine il. est accompagné d'un froncement de sourcils. Et chacun sait que lorsque Jupiter plisse son front, la foudre n'est pas loin.

117

XII

HUIT jours ne s'étaient pas écoulés quand je recueillis la preuve que Hailé-Mariani et moi nous avions obtenu à Addis-Alem un « Ihoun » de bonne qualité.

J'ai su depuis que les moines qui se sont con- stitués les gardiens du livre avaient été frappés de stupeur en recevant l'ordre de communiquer à un étranger cette relique à laquelle ils attachent un prix superstitieux. Ils essayèrent une dernière dé- fense. Ils déclarèrent qu'ils étaient justement oc- cupés à recopier le manuscrit. Quand ce travail serait achevé, ils me remettraient bien A^olontiers cet exemplaire tout frais. Mais l'Empereur répéta son ordre d'une façon qui ne permettait point de tergiversations :

Vous ferez votre copie plus tard !

Et il fallut obéir.

Je vis donc arriver à mon enclos d'Addis-Ababà un haut fonctionnaire. 11 se présenta avec les dé- ploiements de cortège qui convenaient à un en-

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M0.\ AMI HAILÉ-MAP.ÎAM

voyé de l'Emperour. Les chevaux, les mulets et les fusils de son escorte encombraient la pelouse qui me servait de cour d'honneur.

J'accueillis ce messager dans les formes d'usage. Il était porteur d'un manuscrit qu'habillait entiè- rement une étoffe précieuse. Je le reçus de ses mains, non sans émotion.

Une percale à fond groseille, ramagée de fleurs jaunes, habillait la reliure, elle-même formée de deux planchettes en bois de cèdre recouvertes de maroquin rouge. 11 va de soi que le mot de « ma- roquin » est ici tout à fait impropre. Les Éthio- piens nomment « tambéné », du nom de la pro- vince tigréenne de Tambon ces peaux sont spécialement travaillées, le cuir que j'avais sous les yeux. Le dos du volume ne portait aucune lettre indicatrice d'un titre. Le plat et le revers étaient ornés de façon identique. Je l'ouvris et je me trouvai en face d'un manuscrit de vingt- six centimètres de hauteur sur vingt-cinq de large et sept d'épaisseur. La matière était de peau do chèvre. Je comptai cent soixante-quatre feuillets, y compris la feuille de garde et le verso. Ces feuillets étaient écrits sur deux colonnes, de dix- sept centimètres de hauteur et de huit de large. Il y avait régulièrement dix-neuf lignes par co- lonne, tracées d'une écriture régulière, un peu grosse. Les caractères atteignaient une hauteur moyenne de quatre à cinq millimètres. Les chan-

119

CHEZ LA REIXE DE SABA

gements de chapitre étaient indiqués sans alinéa, par le t'ait que les deux premières lignes du cha- pitre nouveau avaient été, d'un bout à l'autre, écrites à l'encre rouge.

La feuille de titre portait l'indication suivante :

G. R. 819.

PHESENTED P,Y

THE SECRETARY OF \TE

FOR I>'DIA

AUG. 1868

393

Au bas du second feuillet, le premier écrit du manuscrit, dans l'espace laissé libre, entre les deux colonnes d'écriture, je relevai un cachet à l'encre rouge d'environ deux centimètres et demi de diamètre. Il figurait le lion et la licorne sou- tenant un écusson : « British Muséum ».

Le verso du dernier feuillet du manuscrit por- tait — outre Testampille à l'encre rouge et l'écusson qui viennent d'être décrits les lignes suivantes, tracées d'une écriture cursive et très inclinée :

T/u's volume was retunied to tlte

King of Etliiopia hy order of the Trustées

of the British Muséum

DEC. 14th 1872

.1. WINTER JONES

Principal Librarian fl20j

M'JX a mi ha il E-M. 1 R lA M

Il n'y avait plus de doute possible : le livre que je tenais dans mes mains était bien cette ver- sion de l'histoire do la Reine ,de Saba et de Sa- lomon, que Négus et Prêtres d'Ethiopie con- sidèrent comme la plus authentique de toutes celles qui circulent dans les bibliothèques euro- péennes et dans les monastères abyssins. C'était le livre que Théodoros avait caché sous son oreiller, la nuit il se suicida, celui que les soldats anglais avaient emporté à Londres, qu'un ambassadeur rendit à l'Empereur Jean, que ce même Jean feuil- leta dans sa tente, le matin du jour il tomba sous les cimeterres des Mahdistes, celui que les moines avaient dérobé.

Ménélik le rendait à la lumière.

121^

XIIÏ

J'ai connu dans la jungle les joies du chasseur qui découvre les gibiers antédiluviens dont son enfance a rêvé. Ces ivresses sont violentes ; elles n'égalent pas la palpitation de cœur que l'on éprouve à feuilleter un vieux livre un peuple songeur a enfermé, comme dans un vase précieux, le parfum de sa tradition.

Les heures, les semaines, les mois pendant lesquels avec mon érudit compagnon je vécus hors du temps et de l'espace, en compagnie delà Reine de Saba, de Salomon et de leurs Fils, demeurent pour moi un souvenir si unique, que je me de- mande parfois si je n'ai pas fait un songe.

Les nécessités de ma mission ne me permettaient pas de m'attabler comme un bénédictin dans la maison de bois de cèdre, de boue et de chaume» qui, à Addis-Ababà, me servait de quartier gé- néral. Il me fallait rayonner, suivre l'Empereur dans ses déplacements, m'éloigner moi-même pour

! 122 '

.]ÎO\ AMI IIAILE-MARIAM

aller dresser du côté du sud la carte des ré- gions peu fréquentées que traverse le fleuve Aouache. J'étais préoccupé d'étudier cette partie de son cours, ses affluents, d'examiner dans quelle mesure on pourrait, à l'aide d'un léger bar- rage, l'obliger, à féconder le plateau, aujourd'hui désert, qui sépare son bassin du bassin du lac Zouaï.

L'obligation de ces perpétuels déplacements, les longues chevauchées, le souci de former et de re- former perpétuellement la troupe de soldats et de bêtes qui font cortège aux déplacements de la plus modeste tente, la nécessité de chasser quotidien- nement pour nourrir mes gens aux dépens des pin- tades et des antilopes, le goût d'ajouter quelques paires de cornes rares à une collection déjà très complète, tout cela était autant d'obstacles à un travail régulier.

Certes, pour moi et pour mon compagnon il ne ressembla jamais aux besognes livresques que Ton accomplit dans une bibliothèque ou dans un cabinet de travail. Par contre, nous avions le bonheur d'être plongés dans la nature même qui a inspiré ce poème en prose. Tous les détails qui le rendent frémissant de vie apparaissaient à nos yeux, au toucher de nos mains.

Nous travaillions, le plus souvent, le livre ouvert sur nos genoux, après le rapide souper, pendant que les soldats, accroupis autour des feux, cau- saient un peu plus loin, voix basse.

[ 123 ]

CHEZ LA REIXE DE SiBA

Bien souvent les nocturnes clartés du ciel sufl'i- rent pour pousser notre lecture. Les petites bou- gies qui tremblent dans un globe de verre n'appar- raissaient pour la prolonger un instant, que sur la fin de notre veillée.

Alors vraiment nous n'appartenions plus aux actuelles réalités de ce monde. Nous nous réfu- giions dans ce beau poème comme dans une tente merveilleuse. Nous respirions les inépuisables arômes qui se dégagent de la sagesse d'un Salo- mon, et aussi le parfum de cette Reine, dont le spirituel amour continue d'embaumer un cbapitre de riiistoire des âmes.

\2ï ]

CHAPITRE YI

MAKEDA. REINE DE SABA (1;

IL y avait un homme intelligent, Chef des Com- merçants de Makeda, la Reine de Saba. Il s'ap- pelait Tamrin. Il chargeait cinq cent Aingt cha- meaux et possédait soixante-quinze Loutres.

Quand Salomon, le Roi, voulut bâtir la Maison de Dieu, il envoya des messagers à tous les com- merçants du monde, à ceux qui habitent en Orient ou en Occident, au Sud et au Nord, afin qu'on lui apportât ce qu'on avait. Et il promettait de payer double. Il avait entendu parler avec éloge de ce commerçant éthiopien, si riche. Il en-

(1) Extraits du Kebar ^ugasl ou la Gloire des Bois.

r 125 1

CHEZ LA BEiyE DE SABA

voya chez lui tout exprès pour Tinviter, car il vou- lait obtenir de lui de l'or rouge, pareil à celui des Arabes, des bois précieux et du marbre.

Ayant reçu cette invitation, le riche Tamrin, Chef des Commerçants de la Reine d'Ethiopie, alla chez Salomon. Le Roi prit de lui tout ce qu'il dé- sirait et il paya double.

Après cela, ce commerçant intelligent resta au- près de Salomon pendant un long temps. Chaque jour, il voyait la Science de Salomon et il l'admi- rait. Il tâchait d'entendre sa voix de Justice. Il goûtait les douceurs de sa bouche et de sa parole lorsque le Roi allait et venait dans le travail. Tamrin s'émerveillait de l'amour que Salomon avait pour les siens et de sa loi et de son code. Quand le Roi commandait, c'était avec douceur et humilité. Il pardonnait à ceux qui commettaient des fautes; la sagesse et la crainte de Dieu gou- vernaient sa Maison; le proverbe était dans sa bouche; sa voix était délicieuse comme le miel ; sa beauté dépassait celle des autres hommes, et tout, en lui, était surprenant.

Ayant vu toutes ces choses, l'Ethiopien admi- rait.

Le temps vint pourtant Tamrin dut retourner dans son pays. Il se présenta devant Salomon pour prendre congé. Il s'inclina, il le salua, il lui dit :

Salut à Votre Grandeur. Donnez-moi congé pour que je retourne chez ma Maîtresse, dans ma

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màkëda, reixe de saba

patrie. Je suis resté ici très longtemps à contem- pler votre gloire, votre sagesse, à recevoir beau- coup d'aliments, dont, chaque jour, vous me fai- siez largesse. Et, certes, j'aurais préféré demeurer auprès de vous comme un de vos serviteurs I Car ils sont heureux ceux qui entendent vos paroles, ceux qui obéissent à vos commandements. Hélas î je ne puis rester à cause de la confiance de ma Maîtresse, la Reine Makeda et aussi à cause de son argent que j'ai sur moi. Et je suis son servi- teur.

Ayant entendu ces paroles, Salomon entra dans son palais. Il ouvrit son Trésor, il donna à Tam- rin des présents glorieux pour l'Ethiopie, et il le renvoya en paix.

L'Éthiopien s'inclina, puis il sortit et prit sa route.

Il arriva chez sa Maîtresse. Il lui présenta tout ce que Salomon lui avait confié pour elle. Il conta comment il était allé au Pays de Judée, à Jérusa- lem. Il dit ce qu'il avait vu et entendu de Salo- mon. Comment le Roi jugeait et qu'il parlait avec pureté, qu'il ordonnait ce qui est droit, qu'il ré- pondait avec humilité quand on l'interrogeait, qu'il ignorait le mensonge, qu'il avait envoyé par- tout des messagers afin d'attirer chez lui les com- merçants du monde, et, par eux, de posséder des bois précieux, de For pur, des pierres taillées. II en recevait chaque jour sept ou huit cents. Il pre-

[127 1

CHEZ LA REl^E DE SABA

nait tout ce qu'on lui apportait, puis il payait le double. Et tout ce qu'il faisait était marqué des sceaux de la Science et de la Sagesse.

Tamrin contait ces choses à sa Reine chaque matin. Il expliquait l'organisation de la Maison de Salomon, la conduite de ses serviteurs et de ses servantes, les détails des invitations aux fes- tins.

Après que la Reine Makeda eut entendu tous ces récits, son âme s'attacha à Salomon, et il ne lui resta aucun autre désir que d'aller saluer ce Roi. Elle commença de pleurer à cause de l'amour qu'elle avait pour Salomon. C'était maintenant à sontour d'appeler Tamrim, son favori, et de lui de- mander comment était Salomon. Donc elle fortifia son cœur et prit la résolution de partir. Mais, avant, il lui fallait organiser sa Maison. Elle donna des ordres et des conseils à ses serviteurs et ta ses servantes. Elle mit son Trésor en sûreté. Elle prépara tout ce qui était indispensable pour le voyage, et aussi des présents pour Salomon. Elle fit des largesses à ses officiers, à ses servi- teurs, à ses servantes. Pour elle-même, elle ras- sembla un grand nombre d'animaux de transport, tels que mulets, chevaux et ânes, et des boutres, et, de plus, des courroies, des sacs, des vases pour l'eau, des bâts, des aliments. Elle pouvait partir.

Ses officiers avaient reçu Tordre de se tenir

[128]

MAKEDA, RELXE DE SABA

prêts au départ. Elle voulait que chacun laissât le bon ordre dans sa maison, car le voyage qu'ils al- laient entreprendre avec elle serait long. Elle rassembla donc les siens et leur adressa ces pa- roles :

Vous tous, les Miens, entendez ma voix. Je vais chercher la Science et la Sagesse. Mon cœur me force d'aller les trouver elles sont, car je suis blessée p.ar l'amour de la Sagesse, je me sens tirée vers la Science comme par des traits. La Science vaut mieux que les trésors de l'argent, de l'or, mieux que tout ce qui a été créé sur la terre. Et ensuite rien ne vaut la Sagesse ici-bas. Elle est le délice du miel, le plaisir du vin.

Ses serviteurs, ses servantes, ses officiers lui répondirent d'une seule voix :

0 Notre Tout ! Cette Sagesse que vous dési- rez, il ne faut pas que vous en soyez privée. Si vous partez, nous partons avec vous. Si vous restez, nous restons. Si vous vivez, si vous mou- rez, nous vivons, nous mourons avec vous.

iVprès cela, la Reine se mit en route avec beau- coup d'apparat, de majesté et de bonheur, car, avec la volonté de Dieu, elle désirait dans son cœur faire ce voyage, et aller à Jérusalem pour y jouir de la Sagesse de Salomon.

On avait chargé sept cent quatre-vingt-sept boutres et des mulets sans nombre. Et la Reine prit sa route dans l'espérance de Dieu.

129

II

LA Reine Makeda arriva à Jérusalem et elle offrit au Roi en présents beaucoup de choses qu'il désirait. Et lui, de son côté, il Thonora. Et elle était contente.

Il lui donna un palais près du sien. Le matin et le soir il lui envoyait des aliments : quinze me- sures de farine de froment, du beurre, des condi- ments de cuisine, et cinq cent cinquante pains avec du miel, comme des gâteaux, et cinq vaches,

cinquante taureaux, et cinquante moutons, sans compter les gazelles, les antilopes, les poules, vingt-cinq mesures de miel et d'huile, soixante jarres de vin, et trente de vin fin. En outre, il lui en- voyait de sa table les plats que l'on avait préparés pour lui seul (ij. Et, chaque jour, il habillait quinze personnes de sa suite avec des vêtements qui éblouissaient les yeux.

(1) Voir ci-dessus, p. 109.

[ 130 1

MAKEDA. REINE DE SABA

Il allait chez elle et se confessait. Et elle aussi, elle allait chez lui, et elle se confessait à lui. D'heure en heure elle connaissait mieux sa science, sa justice, sa gloire, sa beauté et sa douceur. Elle enfermait ces choses dans son cœur. Elle méditait dans sa pensée. Elle se disait :

Est-ce une vision ou une créature vivante ? Elle levait les yeux : elle le voyait qui lui

parlait.

Elle s'étonnait de ce qu'elle avait vu et de ce qu'elle avait entendu chez lui, car il était accompli.

Il était en train de bâtir la Maison de Dieu. Il se levait, il allait de droite et de gauche, en tous lieux. Il donnait les mesures à ses ouvriers. Il balançait les instruments. Il commandait à ses charpentiers, à ses marbriers, à ses orfèvres. Il leur enseignait l'angle et la volute. Tout passait par sa parole. Et son ordre était comme la lumière dans les ténèbres.

La Reine Makeda dit au Roi Salomon :

Mon Seigneur, vous êtes heureux, car vous êtes doué de Science et de Sagesse. J'aurais désiré être dans votre palais la plus petite de vos ser- vantes, afin d'y laver vos pieds, d'entendre votre parole et de vous obéir. Combien je suis heureuse quand vous m'interrogez , quand vous me répondez ! Mon cœur en est ému de plaisir, mes os en sont polis, mon âme en est rassasiée, mes lèvres fleu- risp^nt, mes pieds ne risquent plus de buter. Je le

[131

CHEZ LA REIXE DE SABA

vois maintenant, votre intelligence est sans mesure et il ne manque rien à l'excellence de votre cœur. Je contemple la lumière dans les ténèbres, le grenadier dans les jardins, la perle dans la mer, l'étoile du matin au milieu des constellations, le rayon de lune à l'aurore. C'est pourquoi je glo- rifie Celui qui m'a amenée jusqu'ici, Celui qui a permis que Votre Majesté me i'iit révélée, Celui qui m'a fait marcher devant \'otre Maison et entendre votre voix.

Le Roi Salomon répondit :

La Sagesse vient d'éclore en vous pour votre bonheur, et quant à la Science dont vous me parlez, je la tiens de Dieu à qui je l'ai demandée. Quant à vous, sans connaître le Dieu d'Israël, vous avez résolu dans votre cœur de me visiter, vous vouliez devenir Thumble servante de mon Dieu. Vous le voyez, je dresse ici la Tente de son Arche d'Alliance. Je me tiens debout devant elle. Je sers l'Arche d'iVUiance du Dieu d'Israël qui est Sion, la Sainte, la Céleste. Je suis le serviteur de mon Dieu. Je ne suis pas le maître; je n'existe pas par moi-même mais par sa volonté. C'est par lui que je parle, par lui que je marche et que je pense. ^la Sagesse lui appartient. J'étais poussière, il a formé mon corps et il m'a créé pareil à sa propre figure .

Pendant que Salomon disait ces paroles à la Reine, il vit un serviteur qui passait devant eux.

[132

MAKEDA, REI.XE DE SABA

Cet homme portait du bois sur sa tête, sur son cou du foin, de l'eau et sa nourriture. Ses san- dales étaient accrochées à ses reins ; ses mains éle- vées tenaient le bois; la sueur coulait de lui comme des gouttes de pluie ; et Peau qu'il portait pour sa soif ruisselait le long de ses jambes, jusque sur ses talons.

Le Roi dit à cet homme :

Attends.

Et le serviteur s'arrêta.

Le Roi se tourna vers la Reine et il dit :

Apercevez-vous quelque différence entre moi et celui-ci ?Ai-je quelque avantage sur lui ? Comme lui je suis homme et poussière, et, demain, je serai ver, moi, aujourd'hui si vivant ! Qui empê- chait Dieu de donner ma gloire à cet homme, et de me mettre, moi, à sa place ? Tous les deux ne sommes-nous pas des fils de l'homme ? Je mour- rai de la môme façon que celui-ci. Mais, à cette heure, il a plus de force que je n'en aurais pour accomplir son travail, car Dieu vient au secours du faible comme bon lui semble.

Après quoi il ordonna à l'homme :

Va à ton travail.

Et il dit encore à la Reine :

A quoi bon vivre avec des figures d'hommes si nous ne faisons pas notre salut en pratiquant le bien sur la terre ? Cependant nous vivons pour porter des vêtements magnifiques, pour manger

m ]

CHEZ LA REINE DE H AS A

des mets délicieux, pour nous couvrir de par- fums, pour nous réjouir. Etant vivants nous sommes des morts par le péché et par la corrup- tion. L'homme n'est rien. S'il tombe en péché mortel, il devient pareil au Démon, qui, un jour, a dépassé l'ordre de son Dieu. Heureux au con- traire celui qui fait pénitence et qui craint le Seigneur.

Ayant entendu ces paroles, la Reine Makeda dit à Salomon :

Combien votre parole me donne de joie, comme votre bouche me verse la rosée ! Appre- nez-moi qui je dois adorer. Quant à nous, nous adorons le Soleil, comme nous l'ont enseigné nos pères, car nous croyons que le Soleil est le Roi de tous les Dieux. Et les autres, qui sont sous nous, adorent les pierres, les arbres et les statues, des formes faites d'or et d'argent (i). Nous adorons le Soleil, car c'est lui qui fait mûrir nos aliments, et encore est-ce lui qui éclaircit les ténèbres et chasse la peur. Nous l'appelons notre Roi et notre Créateur. Nous l'adorons comme notre Dieu, car personne ne nous a dit l'existence d'un autre Dieu que lui. Seulement nous avons entendu conter, que, vous, les Israélites, vous adorez un autre

(1) Hailé Mariam me faisait remarquer avec quelle préci- sion les origines égyptiaques de la primitive religion des Éthiopiens sont ici précisées. Voir ce qui a été dit des « Kemant » p. 23 et pp. liy-150.

I 134 ]

MAKEDAy REINE DE SABA

Dieu que nous ne connaissons pas. On nous a af- firmé qu'il a fait descendre pour vous son Arche d'Alliance du Ciel, qu'il vous a remis les Tables de sa Loi par les mains de Moïse, son prophète. Même on nous a dit que ce Dieu descend chez vous en personne, et que, de sa bouche, il vous parle, il vous enseigne sa volonté, son comman- dement.

Salomon répondit :

En vérité, il faut adorer le Dieu qui a fait le Ciel et la Terre, la Mer, le Soleil, la Lune, les étoiles, les planètes, les éclairs, le tonnerre, les pierres, les arbres, les animaux, les hommes, les bons comme les méchants. C'est lui seul que nous prions, car il a créé l'Univers des Anges et des Hommes. Il est celui qui punit et qui pardonne, qui tue et qui donne la vie. Pour ce que vous dites de l'Arche d'Alliance, il est vrai qu'elle a été donnée à Israël par son Dieu. Elle était créée avant que le Monde fût. Il a fait descendre parmi nous les commandements qu'il a dictés sur la Sainte Montagne afin que nous connaissions sa justice et sa volonté.

La Reine dit :

Maintenant je ne peux plus adorer le Soleil, mais je veux adorer le Créateur du Soleil, le Dieu d'Israël. Que son Arche d'iVUiance soit une pa- tronne aimée de moi, de mes descendants, de tous ceux qui s'inclinent sous mon sceptre. Ainsi je

[135]

CHEZ LA REL\E DE SABA

trouverai grâce devant vous et devant le Dieu d'Israël qui m'a créée. C'est lui qui m'a fait en- tendre votre voix et votre visage !

Sur ces mots, elle prit congé, mais il la suivit chez elle.

Chaque jour elle allait chez lui entendre le verbe de la Sagesse afin de le garder, en- suite, dans son cœur. Et lui, il allait chaque jour chez elle pour répondre à tout ce qu'elle demandait. Et elle, elle allait chaque jour chez lui.

/■A

[136 1

III

APRÈS que la Reine Makeda fut restée six mois à Jérusalem, elle voulut repartir pour son pays.

Elle envoya à Salomon des messagers qui lui dirent :

« Mon désir serait de demeurer auprès devons; « mais, à cause de tout ce monde que j'ai avec moi, « il faut que je rentre dans mon Royaume. Dieu « permettra que tout ce que j'ai appris de vous « porte des fruits en mon àme et dans l'âme des « miens, qui, avec moi, vous ont entendu. »

Quand le Roi reçut ce message, il réfléchit dans son cœur et pensa :

Cette femme pleine de beauté est venue vers moi de l'extrémité de la terre. Qui sait, si ce n'est pas la volonté de Dieu que j'aie un fruit en elle ?

Il envoya donc cette réponse à la Reine :

« Puisque vous avez tant fait que de venir jus- ce qu'ici, partirez-vous sans voir la gloire de mon

[ 137 ]

CHEZ LA REINE DE SABA

« Royaume, l'administration de mon État, sans (( admirer comment mes soldats manœuvrent (1), « comment j'honore les Dignitaires de mon (( Royaume ? Je les traite comme des saints dans « le Paradis ! En toutes ces choses vous trouverez « beaucoup de Science. Je vous prie donc de venir <( assister à ces spectacles. Vous resterez derrière « moi, cachée par un rideau. Je vous ferai voir ce (( qu'ici je vous annonce. Vous connaîtrez tous les « usages de mon Royaume et cette Science qui (( vous a plu habitera en vous jusqu'à votre der- (( nier jour. »

Makeda envoya un autre messager qui appor- tait cette réponse :

« J'étais ignorante, et, près de vous, j'ai appris « la Sagesse. J'étais détestable et je suis devenue (( une élue du Dieu d'Israël. Ce que vous désirez <x maintenant n'est que pour augmenter mon savoir (( et mon honneur. Je viendrai donc comme vous « le désirez. »

Alors le Roi Salomon fut satisfait. Il fit habil- ler tous ses Dignitaires magnifiquement. Il doubla la table. Il ordonna que Ton préparât avec splen- deur la salle du repas et tout son palais.

Le souper du Roi était réglé comme la loi du Royaume. La Reine entra après le Roi, elle fut

(1) L'usage de faire assister à une revue les souverains que Ton reçoit est ancien.

138

MAKEDA, REINE DE SABA

placée derrière lui avec beaucoup d'honneur et d'apparat. Elle voyait tout ce qui se passait au cours du souper. Elle s'étonnait de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait, et, dans son cœur, elle rendait hommage au Dieu d'Israël.

Salomon avait dressé pour elle un trône recou- vert de tapis de soie, ourlé de franges d'or, d'ar- gent, de perles et de brillants. Il avait fait répandre en ce lieu toutes les espèces de parfums, c'est-à- dire la myrrhe, le galbanum, l'encens. Quand on entrait là, on était rassasié sans manger à cause de l'odeur de ces parfums.

Or, Salomon fit servir à Makeda un repas pré- paré tout exprès pour elle afin de lui donner la soif. On y avait prodigué les épices. On ne lui avait servi qu'une boisson aigre. Elle mangea ce repas et quand Salomon eut présidé le banquet jusqu'au septième renouvellement des convives (1), les inten- dants, les conseillers, les grands chefs, les servi- teurs étant partis, le Roi se leva.

Il entra chez la Reine, et, l'ayant trouvée seule, il lui dit :

Reposez-vous ici jusqu'à demain, par amour pour moi.

Elle répondit :

Jurez-moi, par votre Dieu, par le Dieu d'Is-

(1) Le Négus d'Ethiopie en use toujours de même. J'ai vu Ménélik, aux dates de fêtes, quand il traitait ses soldats, présider jusqu'à douze renouvellements de convives.

[ 139

CHEZ LA REIXE DE SABA

raël, que vous n'userez pas de votre force contre moi ? Si, en quoi que ce soit, je transgresse la loi de mon Pays, je descendrai dans la peine, la ma- ladie et la tristesse... Salomon répondit :

Jejureque ma force n'entreprendra rien contre votre honneur. Mais maintenant vous allez jurer vous-même, que vous ne toucherez à quoi que ce soit dans ce Palais.

La Reine rit et dit :

Intelligent comme vous êtes, pourquoi tenez- vous le langage d'un ignorant ? Ai-je pillé ou dé- robé dans le Palais du Pioi, sans que le Roi me donne ? Pensez-vous vraiment, mou Seigneur et Roi, que j'ai été attirée chez vous par l'amour de vos trésors ? Par la grâce de Dieu mon Royaume est assez riche pour me donner tout ce qu'il me faut ! C'est votre Sagesse que je suis venue cher- cher.

Il dit:

Puisque vous avez voulu que je jure, il con- vient que, vous-même, vous juriez. Il faut qu'un serment réponde à un serment pour qu'il n'y ait pas de dupe.

Elle répondit :

Jurez donc que vous ne prendrez pas mon hon- neur par la violence et moi je promettrai de bon cœur de ne toucher à rien de ce qui vous appartient.

11 jura et il la fit jurer.

F UOl

MAKEDA, UEINE DE SABA

Ensuite il monta sur son lit qui était dressé dans une pièce toute voisine, et, elle-même, elle resta elle était.

Aussitôt il donna au serviteur de sa chambre l'ordre de laver un vase soigneusement, de le rem- plir d'une eau trùs pure, de le placer en évidence dans la chambre de la Reine. Ensuite l'homme devait fermer les portes et les fenêtres du dehors. Le serviteur en usa ainsi que Salomon lui en avait donné Tordre dans une langue que la Reine ne com- prenait point.

Salomon ne s'endormit pas, mais il feignit d'être tombé dans un sommeil profond. Pour la Reine, elle s'assoupit un peu, puis elle s'éveilla, se leva et trouva sa bouche desséchée, car le Roi lui avait servi par malice les aliments qui altèrent. Elle était tourmentée par la soif. Elle essaya de faire monter sa salive à ses lèvres pour les rendre hu- mides. Elle n'en trouva pas. Alors elle voulut boire l'eau qu'elle avait vue avant de s'endormir. Elle regarda vers Salomon et l'aperçut, car la Maison du Sage égale la beauté du jour, et par sa Science, avec des diamants, il a reproduit dans ses plafonds les figures du Soleil, de la Lune et des astres (i).

Le Roi feignait de dormir d'un grand sommeil,

(1) On sait que Salomon était considéré comme un magi- cien : voir plus bas (p. 144) les chars qu'il a construits et qui courent « avec l'aide du vent ».

[ 141

CHEZ LA REIXE DE SABA

mais il était éveillé, et il guettait que la Reine s'éveillât pour boire l'eau.

Elle descendit de son lit, elle marcha sans bruit, elle éleva dans ses mains le vase d'eau pure.

Mais, avant qu'elle eut commencé de boire, il l'avait saisie par le bras. Il dit :

Pourquoi avez-vous manqué à votre serment ? Vous aviez promis que vous ne toucheriez à rien dans mon Palais.

Elle tremblait, elle répondit :

Est-ce manquer à mon serment que boire un peu d'eau ?

Et quel trésor plus précieux que l'eau avez- vous connu sous le ciel ?

Elle dit :

J'ai péché contre moi-même ! Mais vous, vous serez fidèle à votre serment... Et vous permettrez que je boive.

Il demanda :

M'affranchissez-vous de la parole que j'ai donnée ?

Elle dit :

Soyez-en délié, mais que je boive...

Il laissa tomber son bras, elle but. Et, après qu'elle eut bu, il fit sa volonté. Et ils dormirent ensemble.

Or, tandis que le Roi dormait, il eut une vision. Il vit un Soleil éclatant qui descendait du ciel et qui versait ses rayons sur Israël. Cette clarté dura

[" 142 1

MAKEDA, REINE DE SABA

un certain temps, puis ce Soleil s'envola. Il alla s'arrêter sur l'Ethiopie et il parut qu'il y brillait pendant des siècles. Le Roi attendait le retour de cet astre sur Israël, mais il ne revint pas en ar- rière. Et ensuite Salomon vit un second Soleil qui descendait des cieux et qui éclairait la Judée. Il était plus clair que le Soleil qui l'avait précédé, mais les Israélites le blasphémaient à cause de son ardeur. Ils levaient contre lui leurs mains avec des bâtons et des sabres. Ils voulaient l'éteindre, de sorte que la terre trembla et que les nuages obscurcirent le monde. Ceux d'Israël croyaient que cet astre ne se lèverait pas une seconde fois. Ils avaient éteint la Lumière. Ils l'avaient enterrée. Ils la gardaient dans le tombeau. Mais, en dépit de cette vigilance, le Soleil enfoui se releva de nouveau. Il éclaira le monde. Sa lumière illumina la mer, les deux versants de l'Ethiopie, et l'Em- pire de Rome. Plus que jamais il s'éloigna d'Is- raël et il remonta sur son ancien Trône.

Tandis que cette vision descendait sur le Roi Sa- lomon dans son sommeil, il avait l'âme troublée et sa pensée éclatait comme un éclair. Il s'éveilla tout tremblant. Alors il admira le courage, la force, la beauté, l'innocence et la virginité de la Reine, car elle gouvernait sa patrie depuis sa pre- mière jeunesse, et, pendant cette vie délicieuse, elle avait gardé son corps pur.

Ensuite la Reine Makeda dit au Roi Salomon :

143

CHEZ I.A REINE DE SABA

Renvoyez-moi dans mon pays.

Il entra dans son palais, il ouvrit son Trésor, il donna des présents glorieux pour l'Ethiopie, des richesses considérables, des vêtements qui éblouis- saient, et tout ce qui est bon. Puis il organisa la caravane de la Reine : des chars, des animaux. Les chars étaient au nombre de six mille. Ils étaient chargés de choses précieuses. Il y en avait qui roulaient sur le sable, d'autres qui couraient avec l'aide du vent. Le Roi les avait construits par la Science que Dieu lui avait donnée.

La Reine s'en allait satisfaite. Elle partit et prit sa route. Or, Salomon l'accompagna avec beau- coup d'apparat et de majesté.

Quand on eut fait un peu de chemin, il prit à à part la Reine Makeda. Il sortit une bague de son doigt. Il la lui donna et il dit :

Prends cet anneau et garde-le comme le signe de mon amour. Si jamais un fruit germe de toi, cette bague lui servira de reconnaissance. Envoie- le moi si c'est un fils. Et, de toute manière, que la paix de Dieu soit avec toi. Tandis que je dor- mais à tes cotés, j'ai eu une vision. Le Soleil qui à mes yeux éclairait Israël s'est envolé. Il est allé planer au-dessus de l'Ethiopie. Il est resté là- bas. Qui sait si ton Pays ne sera pas béni à cause de toi ! En tout cas, conserve la Vérité que je t'ai donnée. Adore Dieu de tout ton cœur. Fais sa vo- lonté. C'est lui qui châtie les orgueilleux et qui

144 ]

MAKEDA, REL\E DE SABA

protège les humbles, qui détruit le trône des puissants et qui honore les pauvres. Il dispose de la richesse et de la misère. La vie et la mort sont entre ses mains. Le Ciel et la Terre lui ap- partiennent. Rien n'échappe à son commandement. Que Dieu soit avec toi. Bon voyage.

145]

10

IV

LA Reine Makeda continua sa route. Elle arriva dans le pays de Bala Zadissaréya. Neuf mois et cinq jours après qu'elle eût quitté le roi Sa- lomon, elle mit au monde un fils.

Elle le déposa entre les mains d'une nourrice avec beaucoup de biens et de grâce. Et elle resta elle était jusqu'au jour de sa purification. Ensuite elle reprit le chemin de son pays et elle y rentra avec beaucoup de grandeur.

Aussitôt ses dignitaires vinrent lui apporter des présents. Ils s'inclinèrent devant elle. Ils étaient prêts à lui obéir. Et, par elle, tous les grands des dépendances de son Royaume furent décorés de vêtements et de signes précieux. Il y en eut qui reçurent de l'or, d'autres de l'argent, d'autres des rubis, d'autres de la soie. Et la Reine distribuait ses biens entre ceux qui étaient dans le besoin.

La Reine Makeda administrait bien son

[146]

MAKEDA, REINE DE SÀBÀ

Royaume, aussi pas un de ses sujets n'osait ou- trepasser son ordre. Gomme elle avait désiré la Sagesse, Dieu consolidait sa force.

Son fils grandit. Elle l'avait appelé Baina- Lekliem, c'est-à-dire le Fils du Sage.

Quand il eut douze ans il demanda à ses cama- rades qui était son père. Il interrogea aussi ses précepteurs. Alors on lui répondit :

C'est le Roi Salomon.

Il alla chez la Reine, sa mère, et lui demanda :

Majesté, dites-moi cpd est mon père ?

Elle sentit la colère monter en elle, car elle avait peur qu'il ne désirât partir. Et elle dit :

Pourquoi m 'interroges -tu sur ton père ? Ne cherche pas.

Il sortit de chez elle et il resta longtemps sans poser une nouvelle question, mais, à la fin, il renouvela sa demande, une deuxième fois, et puis une troisième. Il la tourmenta, il la fatigua. Un jour, elle lui répondit :

Le pays est loin... La route est mauvaise... Ce n'est pas une terre désirable.

Quant àBaina-Lekhem, il était plein de beauté. Tout dans son apparence, ses membres, l'attache de son cou, rappelait le Roi Salomon.

Lorsqu'il eut atteint sa vingt-deuxième année, il avait appris la manœuvre de la guerre, l'exercice des chevaux, la chasse aux bétes féroces, toute la loi des jeunes gens. Il dit à la Reine :

■]

CHEZ LA REINE DE SABA

Je pars pour voir le visage de mon père. Je reviendrai par la grâce de Dieu, le Dieu d'Israël.

Alors la Reine appela Tamrin, le Chef de ses Commerçants, et elle ordonna :

Prépare le vo^^age. Conduis mon fils, car il m\i fatiguée jours et nuits et c'est assez ! Tu le conduiras chez le Roi Salomon et tu le ramèneras ici en paix, si c'est la volonté de Dieu.

Donc on prépara la route, tout ce qui est indis- pensable et les présents que l'on apporterait au Roi. La Reine Makeda fit des largesses à tous les officiers qui allaient avec son fils. Elle ordonna qu'on ne le laissât pas là-bas, mais que l'on in- sistât auprès du Roi pour le ramener à elle. Elle recommanda encore qu'on le fit sacrer roi, à Jé- rusalem. Car ceci était la loi d'Ethiopie : une fille pouvait y être reine à condition qu'elle gardât sa

virgmité.

Elle recommanda donc que Ton dit à Salomon :

« Désormais, ce sera un mâle qui montera sur

« le Trône d'Ethiopie, ce ne sera plus jamais une

« fille, mais votre fils, et vos descendants dans les

« siècles des siècles. Il faut graver cet engagement

dans le Livre des Prophètes qui est en airain. Il

faut le garder dans la Maison de Dieu que vous

avez bâtie pour sa gloire et pour la prophétie des

derniers jours. Gravez également sur l'airain que

les Éthiopiens n'adorent plus ni le Soleil, ni les

vanités du Ciel, ni les trésors des montagnes, ni

r 148

MAKEDA, BEINE DE SABA

« les arbres, ni les pierres, ni les lacs, ni les sta- « tues, ni les simulacres d'or, ni les oiseaux. J'ai « voulu que cette Loi demeurât la nôtre pour Téter- « nité. Si, dans l'avenir, quelqu'un lui désobéit, il « sera châtié par votre descendance. Pour nous, « nous vous prions de nous donner, afin que nous (( soN^ons bénis, quelqu'un des vêtements sacrés « qui habillent l'Arche d'Alliance. Car Sion Gé- (( leste est la Table de la Loi de Dieu qui a con- « solide votre Royaume et qui vous a doué de votre « éclatante Sagesse. »

Après cela la Reine Makeda prit son fils à part ; elle lui confia l'anneau que le Roi Salomon lui avait donné, autrefois, pour qu'un jour, entre eux trois, il servit de signe de reconnaissance et qu'en même temps il scellât l'union que le Roi avait eue avec elle. Puis elle congédia son fils.

r 149]

CHAPITRE VU

BAINA-LEKHEM, LE FILS DU SAGE

Bain.v-Lekiiem partit avec les siens. Il arriva à la Province de Gaza que Salomon avait donnée à la Pieine de Saba, lors de sa visite. Et il fut accueilli dans la province de sa mère avec beaucoup de gloire, de salutations, de visites et de présents. Aussi bien, en le voyant, les habitants de ce pays crurent-ils qu'ils avaient devant eux Salomon, le Roi.

Ils se prosternèrent à ses pieds en s'éc riant :

Vive le Roi, père du Roi !

Et ils le comblèrent des cadeaux obligatoires, de bœufs. Ils lui offrirent un souper digne d un roi. Tout entière, jusqu'à la frontière de Judée,

[ loi ]

CHEZ LA REINE DE SABA

la Province de Gaza tremblait. Ceux qui voyaient le jeune homme disaient:

Voici Salomon !

Ceux qui arrivaient de Judée répondaient :

Salomon ? Nous l'vavons laissé dans Jéru- saliim. Maintenant qu'il a achevé la Maison de Dieu, il est en train de construire son Palais.

Mai.s la foule continuait de dire que celui-ci était Salomon, fils de David. De sorte que parmi les habitants du pays, il se produisit des troubles, des disputes et des batailles.

Pour en finir, on choisit des cavaliers armés. On leur donna commission de pousser jusqu'à Jérusalem et de faire une enquête afin de savoir si vraiment Salomon était là.

Ces gens entrèrent dans la ville. Ils trouvèrent le Roi. Ils se prosternèrent devant lui, ils l'hono- rèrent par les saints d'usage. Ils dirent:

Vive le Pvoi, père du Roi ! Ce sont les Nota- bles de la Province de Gaza qui nous ont envoyés devant Votre ^lajesté. En effet, la Province est troublée ; car il est arrivé chez nous un commer- çant qui ressemble à Votre Majesté dans ses formes et dans sa prestance, en tout, ni plus ni moins. Il a votre beauté, votre visage, votre taille, votre allure. Ses yeux brillent comme ceux d'un homme c[ui a bu du vin. Ses cuisses sont merveilleusement musclées. L'attache de son cou rappelle David votre père. Tout lui, c'est vous.

ri52]

BAINA-LEKIIEM. LE FILS DU SAGE

Le Roi demanda:

veut-il aller ? On lui répondit :

Nous ne l'avons pas interrogé, car nous n'avons pas osé. Aussi bien, est-il majestueux comme vous. Quant aux siens, quand nous leur avons demandé d'où il venait, il allait, ils ont répondu :

11 vient du pays de l'Ethiopie et de l'Inde. Il va en Judée, chez le Roi Salomon.

Quand le Roi eut entendu ces paroles, son cœur fut troublé, car, dans toute sa vie, il n'avait eu qu'un tout petit enfant âgé de sept ans et nommé Roboam.

Il appela le Chef de sa Force et appuya sa main sur lui. C'était Joas, fils de Jodahé. Il l'envoya avec beaucoup de provisions pour manger et pour boire au-devant de ce jeune marchand, et il lui ordonna d'emmener beaucoup de chars avec lui. Joas ayant fait la route offrit tous les présents dont il était chargé, au nom de son Maître.

Il demanda au jeune homme de presser son che- min, disant :

Le cœur du Roi est brûlé par l'amour qu'il vous porte. Peut-être sait-il que vous êtes son fils ou l'un de ses frères? En tous cas, à en ju- ger par votre apparence et votre démarche, vous n'êtes pas loin de lui par le sang. Levez-vous donc promptement, car Sa ^lajesté le Roi m'a ordonné

[ ir,3

CHEZ LA REIXE DE SABA

de vous emmener chez lui très vite, avec beaucoup d'honneur, de contentement et de plaisir. Le jeune homme dit :

Gloire te soit rendue, ô mon Seigneur, le Dieu dlsraël ! En effet, j'ai trouvé grâce devant Sa Majesté le Roi avant môme que d'avoir vu son visage. La parole qu'il m'envoie me remplit de plaisir.

Il dit encore:

Et maintenant, je mets mon espérance dans le Dieu d'Israël qui va me montrer le Roi en per- sonne, pour me renvoyer ensuite, en paix, à ma Mère et dans ma Patrie.

Joas, fils de Jodahé, Chef de la Force du Roi Salomon, dit au Fils du Sage :

Seigneur, tout ceci est peu. Beaucoup d'hon- neurs vous attendent et vous augmenterez encore le plaisir de Sa Majesté le Roi. Mais ne dites plus davantage : «Ma Mère et ma Patrie... » Pour vous, Salomon, vaut mieux que votre Mère et notre Pays que le vôtre. Nous avons entendu dire de votre patrie que c'est une terre de gelées, de glaces, de nuages épais, comme le royaume des planètes; et il y a beaucoup de pays haut. Quand les enfants de Noé, Sem, l'aîné, Japhet et Cham, se sont partagé la Terre, ils ont aperçu de loin votre patrie par l'effet de leur science. Ils ont dis- tingué qu'elle était grande, large, mais que c'était un pays de grands vents, tout entouré de déserts,

loi

BATNA-LEKHEM, LE FILS DU SAGE

et ils l'ont donné à Chanaan, fils Je Cliam, pour qu'il fût sa part et celle de ses enfants, dans les siècles des siècles. Pour nous notre terre est une terre héréditaire. C'est Dieu môme qui nous l'a donnée, quand il a fait à nos pères cette promesse : « Je vous accorderai une terre dont les fleuves (( roulent le lait et le miel. Elle vous nourrira « continuellement sans vous donner de déboires. (( Chaque saison apportera son fruit sans effort (( pour vous; et je la regarderai d'un bout de l'an- (( née à l'autre. » Cette terre-là, mon Seigneur, est à vous, votre héritage. Vous resterez dans notre Pays, car vous êtes le descendant de David. Sei- gneur, et mon Seigneur, ce Trône est à vous parce que vous êtes d'Israël.

Les officiers du jeune marchand répondirent : Notre terre est meilleure que la vôtre, car nous jouissons d'un bon vent sans chaleur ni sé- cheresse. Nous possédons des fleuves délicieux, et du sommet de nos montagnes coulent le lait et l'eau. Ce n'est pas comme votre pays où, pour avoir de l'eau, il vous faut faire des trous profonds. Nous, nous ne mourons pas de la chaleur, même en plein midi. Nous chassons les bêtes féroces, les buffles, les grands animaux qui possèdent la force et la vitesse, les antilopes et les oiseaux. Dieu nous gratifie chaque année d'un hiver régulier. En été nous battons le blé comme on fait en Egypte. Nos arbres rapportent de bons fruits.

ri

00

CHEZ LA REINE DE SABA

Nous produisons le froment et l'orge en abon- dance. Nos troupeaux sont en grand nombre. Tout chez nous vient à miracle. Seulement vous pos- sédez une Science qui nous dépasse, et c'est pour- quoi nous exerçons le commerce chez vous (1). Jeas répondit :

Qu'y a-t-il de plus grand que la Science? C'est elle qui a créé la Terre, déployé le Ciel, soutenu la Mer afin qu'elle ne couvrit pas les con- tinents. Seulement levons-nous et partons, car, le cœur de mon Seigneur le Roi est blessé d'amour. Il m'a envoyé, Seigneur, pour que je vous ramène vite.

Joas se leva sur ces mots, il couvrit de vête- ments précieux le Fils de la Reine et les siens qui se disposaient, avec lui, à prendre le chemin de Jérusalem pour aller chez le Roi Salomon.

Quand ils se furent rapprochés du lieu l'on exerce les chevaux, Joas prit les devants. 11 entra chez le Roi Salomon, il dit :

Ce fils est plein de beauté... Sa parole est bonne. 11 vous ressemble beaucoup dans tout son extérieur.

Le Roi lui dit :

est-il? Ne t'ai-je pas envoyé pour me le chercher ? Vite (2 ; !

(1) Voir pp. BO et 81 la déclaration du Ras Makonnen.

(2) Rapprocher ce passage de la reconnaissance de Choa- regga par Ménélik, p. 62

lo6]

BAIXA-LEKHEM, LE FILS DU SAGE

Joas répondit :

Je suis venu vous avertir que j'étais et je l'amène vite.

Lorsque la multitude vit le Fils du Sage, elle se prosterna devant lui disant :

Voilà le Roi Salomon. Il est allé à la prome- nade !

Ceux qui sortaient du Palais s'étonnaient. Ils retournaient en arrière ; ils centraient dans le Pa- lais, ils voj^aient le Roi sur son Trône. Ils sor- taient de nouveau et ils le voyaient encore. Ils ne savaient que dire.

Enfin le fils de Jodahé introduisit Baina-Lekliem chez Salomon. Et quand le Roi eut vu le jeune homme, il se leva, il dégrafa son manteau, il le serra dans ses bras, il le pressa sur sa poitrine, il embrassa sa bouche, son front et ses yeux et lui dit :

Voilà mon père David, comme il était au temps de sa jeunesse! Il ressuscite d'entre les morts et il me revient.

Il tourna la tête vers ceux qui lui avaient décrit la figure de son fils, et il leur dit:

Vous m'avez dit qu'il me ressemblait. Ce n'est pas mon apparence qu'il reproduit ! Il res- semble bien davantage à mon père David au temps de sa jeunesse. Il est meilleur que moi!

Il se leva à l'instant même pour entrer dans son appartement. Il habilla son fils dans un vête-

157]

CHEZ LA REI\E DE SABA

ment d'or ; sur sa tôte, il posa un diadème d'or et, à ses doigts, des bagues de diamant. Le vête- ment d'honneur qu'il lui avait donné éblouissait les yeux. Il le fit asseoir sur un trône pareil au sien, tout près du sien. Puis il s'adressa à ses officiers, ceux d'Israël :

Vous médisiez entre vous, répétant : « Salo- mon n'a pas d'enfant. » Regardez celui-ci ! c'est mon fils ! C'est le fruit de mon rein ! Le Dieu Créateur d'Israël me l'a donné d'une façon que je prévoyais pas.

Les officiers répondirent :

C'est une Mère bénie qui a mis ce jeune homme au monde. Qu'il nous soit donc cher le jour vous vous êtes uni à sa Mère, car de cet amour il est sorti pour nous un homme éclatant dans la race de Jessé. 11 sera sacré roi pour nous et pour nos descendants qui, resteront fidèles à sa postérité.

Sur ces mots ils offrirent des présents, chacun selon son grade. i.\lors le fils de Salomon prit la bague que sa mère lui avait confiée en secret. 11 la donna à son père et lui dit :

Prenez votre bague et souvenez- vous de votre alliance avec ma ^Mère que vous avez scellée par votre propre bouche. Je vous prie aussi que vous me donniez, pour que nous les adorions du- rant notre vie, les vêtements qui habillent l'Arche d'Alliance de Dieu. Ceux qui sont au-dessous de

[138]

BAI.\A-LEKllEM, LE FILS DU SAGE

nous, les sujets de la Reine d'Ethiopie, en seront bénis.

Le Roi répondit et dit:

Pourquoi me donnes-tu cette bague ? Tel que je te retrouve tu es moi-même, en vérité, mon fils. Tu n'avais pas besoin de rapporter cette bague pour qu'elle te servît de signe.

Sur quoi Tamrin, Chef des Commerçants de la Reine ^lakeda, prit la parole à son tour. Il dit :

Prêtez attention, mon Seigneur, le Roi. Voici ce que ma Reine, votre Servante, m'a chargé de vous dire : « Ce Fils , vous le bénirez , vous l'oindrez , <( vous l'élirez, vous le sacrerez Roi de notre pays, « vous ordonnerez que, plus jamais, une femme ne (( règne sur l'Ethiopie dans les siècles des siècles. « Et puis vous me renverrez mon enfant, chez « nous, en paix. Je salue la grandeur de votre « Royaume et votre Sagesse éblouissante. Je n'au- « rais pas voulu que ce Fils vint chez vous ; seule- « ment il m'a fatiguée, me demandant, jours et « nuits, de venir vous trouver. Et moi, je lui re- « fusais, car j'avais peur qu'il tombât malade en « route, qu'il fût attaqué par la soif, par la cha- (( leur du soleil, et qu'ainsi, il fit descendre ma « vieillesse au tombeau dans la tristesse. Je vous « conjure donc par Sion, Sainte, Céleste, par la <( Table de la Loi de Dieu, de ne pas lui refuser le « retour. En effet, pendant que j'habitais chez

[139]

CHEZ LA REIXE DE S AD À

« VOUS, j'ai vu comment en usent vos ofi'icicrs. « Ils ne songent plus à aller retrouver leurs fa- « milles à cause de la grandeur de votre Sagesse, « et des aliments merveilleux que Ton reçoit à « votre table. Ils disent : « Nous sommes « mieux ici à la table de Salomon que dans les « médiocres plaisirs et la liberté de chez nous. » (.( Par cette inquiétude je vous conjure de ne pas « retenir mon fils chez vous, mais de me le ren- « voyer en paix, sans maladie et sans fatigue, (( avec l'amour et avec le salut, afin que mon « cœur soit dans l'allégresse du plaisir en le re- « trouvant. »

Le Roi répondit et dit :

Quelle puissance la femme a-t-elle sur les enfants, hors la maladie et le soin de les élever ? La fille est pour sa mère, mais le fils est pour son père et Dieu a maudit Eve disant : « Enfante dans (( la douleur et dans la tristesse du cœur, puis, « après que tu auras enfanté, tu retourneras au (( pouvoir de ton mari. » Celui-ci est mon Fils propre. Je ne le rendrai pas à la Reine, mais je le sacrerai Roi, au-dessus d'Israël, car il est mon aine, le sceptre que m'a donné Dieu.

[160

MATIN et soir, Salomon envoyait à son fils des aliments délicieux, des vêtements d'honneur, frangés d'or et d'argent, et il lui faisait dire :

« Il te vaut mieux demeurer dans ce Pays

« est bâtie la Maison de Dieu, se trouvent les

« Tables de la Loi. Et Dieu habite parmi nous. »

Son fils lui renvoya un messager qui portait

cette réponse :

« L'or, l'argent, les vêtements précieux ne me

« manqueront pas dans mon Pays. Si je suis venu

(( ici, c'est pour voir votre visage, entendre votre

« Sagesse, m'incliner devant votre puissance, me

« prosterner devant vous. Et, après cela, mon

, « désir est que vous me renvoj^ez vers ma iNIère,

; « dans ma Patrie ; car personne ne hait l'endroit

« il est né, et tout le monde aime à entendre le

j « langage de son Pays. C'est en vain que vous

j « me donnez des aliments délicieux et des bois-

j « sons qui exaltent. Mon cœur n'y trouve pas son

[ 161 ]

u

CHEZ LA REIXE DE SABA

(( goût. J'aime mieux l'endroit j'ai pris mes « leçons, j'ai grandi. Les aliments de mon « Pays font plaisir à mon cœur comme une nour- (( riture du Ciel. Les montagnes de la terre de (( ma Mère, je suis né, ressemblent au Para- ce dis, et les Tables du Dieu d'Israël m'honoreront, « si je les adore, en quelque endroit que je me « trouve. Pour la Maison de Dieu que vous avez (( bâtie, je puis en élever une à sa ressemblance. « J'offrirai l'holocauste et j'adorerai je serai. « Et pour les Tables de la Loi de Dieu, nous (( vous avons prié de nous donner les vêtements « précieux qui les habillent. Nous les adorerons, « ma Mère et moi, et tous nos sujets avec nous, « car, Madame ma Mère, la Reine, a déjà exter- « miné tous ceux qui adorent les idoles, et ceux (( qui adorent les pierres et les arbres. Elle les a (( forcés d'adorer F Arche d'Alliance et les Tables « du Dieu d'Israël. C'est ce qu'elle a appris de « vous ; elle a fait comme vous aviez dit et nous (( adorons le vrai Dieu. »

Cependant Salomon usait de tous les moyens, et sans succès, afin de contraindre son fils à lui céder.

Il le prit à part et lui dit :

Pour({uoi veux-tu t'en aller loin de moi et repartir pour le pays des païens ? Qu'est-ce qui te manque ? Qu'est-ce qui te pousse à abandonner le Royaume d'Israël ?

162

BAIXA-LEKIIEM, LE FILS DU SAGE

Son fils lui répondit et dit :

Il n'est pas convenable que je demeure ici, mais bien que je retourne chez ma Mère. Ne me tentez donc pas, car vous avez un fils qu'il vous faut préférer à moi. Il se nomme Roboam et, lui, il est né, selon la Loi, de votre femme légitime. Pour ma Mère, elle n'était pas vôtre, votre femme légitime selon la Loi. »

Le Roi prit la parole et dit :

Que veux-tu dire ? Moi non plus je ne suis pas selon la Loi le fils de mon père David ! ^lon père a pris ma mère, qui était la femme d'un autre. Il a fait tuer son mari à la guerre, et moi il m'a engendré d'elle. Dieu a pardonné, car il est misé- ricordieux. Il le sait : rien n'est plus ignorant que les enfants des hommes. Et qui peut leur pardonner et les éclairer sinon Dieu ? Dieu seul ! Il a permis que je fusse de mon père et toi de moi. Pour toi, mon enfant, crains le Seigneur qui t'a créé. Ne rejette pas la prière de ton père, de peur que toi- même, un jour, tu ne connaisses le même sort par celui qui sortira de toi. Prépare à tes descendants sur la terre un sort meilleur que celui qui les atten- drait dans ton pays. Pour Roboam, dont tu parles, ce n'est qu'un enfant de sept ans. Quant à toi, mon premier-né, tu es prêt pour être Roi, pour enlever les lances de ton père. Or, moi, j'étais dans la septième année de mon avènement au Trône quand ta mère est venue, et maintenant j'ai vingt-

[ 163

CHEZ LA BELXE DE SABA

neuf ans de règne. J'approche de Tàge de mon père. Si Dieu le veut, je rejoindrai bientôt mon père et mes pères. Toi, tu resteras sur mon Trône ; tu gou- verneras à ma place, et les Grands d'Israël t'aime- ront plus que moi. Reste. Je te marierai. Je te donnerai beaucoup de reines. Je te donnerai beau- coup de maîtresses, autant que tu en voudras. Tu seras béni dans cette terre héréditaire que Dieu a donnée à nos pères lorsqu'il a engagé sa foi àNoé, à Abraham, son ami, à leurs enfants, les saints, qui se sont succédé jusqu'à mon père David. Pour moi, tu le vois, mon fils, je me suis fatigué sur le Trône de mes pères. Tu seras, après moi, comme moi. Tu gouverneras des peuples sans nombre et des commerçants sans compter. L'Arche d'Alliance du Dieu d'Israël sera à toi et à tes descendants. Or, Dieu habite en elle, et en elle, restera ta mé- moire jusqu'aux enfants de tes enfants.

Son fils prit la parole et dit :

Majesté, je ne peux abandonner ni ma Patrie, ni ma Mère. Elle m'a fait jurer par ses mamelles de ne pas rester ici, mais de retourner chez elle, vite. Je ne puis pas me marier ici. La bénédiction de l'Arche me suivra partout je me trouverai. Ta prière m'accompagnera je vais, car j'ai voulu voir ton visage, entendre ta parole, prendre ta bénédiction et retourner A^ers ma Mère en paix.

Ayant ejitendu ces paroles, Salomon se leva; il entra dans son appartement; il fit rassembler tous

164]

BAIAA-LEKHEM, LE FILS DU SAGE

ses officiers, ses conseillers, ses intendants, les Grands de son Royaume et il leur dit :

Je n'ai pu faire céder mon enfant. Écoutez donc maintenant mes paroles. Prônons ensemble la résolution de sacrer mon fils Roi sur l'Ethiopie, et de l'entourer de vos enfants. Vous qui avez le droit de vous tenir à ma droite, vous qui avez le droit de vous tenir à ma gauche, sachez que de même vos enfants occuperont vos places à la droite et à la gauche de mon fils. Je vous demande donc, vous tous, mes Officiers, mes Conseillers, mes Intondants, les Grands de mon Royaume : décidez-vous et amenez-moi vos aînés. Ainsi Is- raël sera en deux Floyaumes : moi je gouvernerai ici avec vous, mon enfant avec vos enfants gou- vernera là-bas. Quand sacrerons-nous mon fils pour l'envoyer avec les vôtres? Les grades et les fonctions que je vous ai octroyés ici, vos fils en seront revêtus là-bas. Tout ce dont vous jouissez ici, ils en jouiront chez mon fils. Nous leur ensei- gnerons la Loi du Royaume, nous leur recomman- derons de garder les Commandements de Dieu, et nous les enverrons là-bas pour y être des Rois.

Les lévites, les officiers, les conseillers dirent au Roi :

Vous envoyez votre aîné ? Nous enverrons donc nos premiers-nés, selon votre ordre. On ne peut refuser ni le commandement de Dieu ni le commandement du Roi. Nous sommes vos servi-

105

CHEZ LA fiRIXE DE SABA

teurs, et, comme vous l'ayez dit, ceux de vos des- cendants. Si vous aviez voulu vous auriez pu vendre nos fils comme esclaves avec leurs mères. Organisons toutes choses selon la Loi pour en- voyer nos fils en Ethiopie et pour qu'ils y restent, eux et leurs descendants, dans les siècles des siècles.

Cela dit, on alla préparer les parfums et rimile du sacre, on sonna les trompettes, on souf- fla dans les cornes, on fit chanter les flûtes, les harpes, les cithares, on battit les tambours, et la ville entière jeta un grand cri d'allégresse et des cliants.

On introduisit Baina-Lekhem dans le Saint des Saints. On le fit tenir debout entre les cornes du Tabernacle. La Royauté lui fut donnée par la bouche de Sadoq le Grand Prêtre, et par la bouche de Joas, Chef de la Force du Roi Salomon. Sadoq l'oignit d'huile sainte et du parfum de la Royauté. On lui donna le nom de David et il le reçut selon la Loi du Trône.

Puis on le fit sortir de la Maison de Dieu. On le monta sur la mule du roi Salomon, on le pro- mena autour de la ville en chantant :

Nous t'avons sacré ici î On lui disait encore :

Salut î le Roi père du Roi ! Quelques-uns ajoutaient :

Il faudra que ton pouvoir s'étende de la mer

: 166

F.AiyA-LEKHEM, LE Fil. S />< SAGE

d'Egypte jusqu'au couchant du soleil, sur toute ri^tlnopie. Tes descendants seront bénis sur la teri'C de l'Asie jusqu'à rcxtrémité de l'Inde. Tu contenteras les habitants de TOrient. Que le Dieu, Créateur d'Israël, te soit un guide. Que les Tables de la Loi t'aident ! Que tes adversaires soient chassés de devant ta face. Que les terres du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest, soient à toi et à tes descendants ! Tu gouverneras des peuples sans nombre. Quanta toi, personne ne te gouvernera. Son père le bénit et dit :

La bénédiction du Ciel et de la Terre soient sur toi.

Tous les Israëls répondirent :

Amen !

Alors le Roi Salorami s'adressa au Grand Prêtre Sadoq, et il lui demanda :

Dis-lui et enseigne-lui la Justice ainsi c|ue la Loi de Dieu, pour qu'il la garde bien, là-bas.

Et Sadoq, le Prêtre, prit la parole en ces termes :

Ecoute ce que je te dis : si tu exécutes la Loi de Dieu, tu seras béni. Si tu ne marches pas selon la Loi de Dieu, tu seras maudit. Tu seras moins que les païens qui t'entourent; tu seras la proie de la peur, de la tristesse et de la maladie; tu n'auras ni santé ni courage; tout sera maudit de ce qui t'appartient; les tiens, les fruits de ton rein, ton pays, les moissons de la terre, tes troupeaux, tes animaux. Dieu t'enverra la famine et la peste; il

[ifi-

CHEZ LA RRIXE DE SABA

mettra sa main de colère sur tout ce qui t'appar- tient, jusqu'à ce que tu sois perdu, jusqu'à ce que le ciel soit, sur ta tête, une plaque de bronze, et la terre, sous tes pieds, une plaque de fer. La pluie sera changée en brouillard et en poussière. Tes sujets seront tous des morts, toute vie sera exterminée jusqu'aux animaux du pays. Tu seras châtié par diverses maladies de peau, la dysen- terie et le choléra d'Egypte. Tu tâtonneras en plein jour comme un aveugle. Tu chercheras des guides : tu n'en trouveras pas. Un autre prendra ta femme. Tu bâtiras des maisons et tu ne les habi- teras pas. Tu planteras des vignes et tu ne goûteras pas à leurs grappes. Devant toi on tuera ton bœuf gras et tu ne mangeras pas de sa viande. Tes troupeaux appartiendront à tes ennemis et contre eux tu n'auras pas d'aide. Tes fils et filles seront pour une autre nation. Tu verras quand on leur donnera des coups et tu ne pourras rien faire pour eux. Tu seras entouré d'ennemis, tu passeras la nuit dans l'épouvante, tu te diras : « Quand va revenir le jour ? » Voilà tous les maux qui t'arrive- ront si tu n'obéis pas à la parole de Dieu, et à ses commandements, car Dieu aime qui le craint et hait qui le néglige ; il honore qui Thonore, il aime qui l'aime, il est le maître de la Mort et de la Vie ; il gouverne le Monde entier par sa sagesse et parla puissance de son bras. Écoute donc quelles grâces te seront accordées si tu suis la volonté et la

I" 168 :

BAIXA-LEKIIEM, LE FILS DU SAGE

Loi de Dieu : tu seras béni dans toutes tes actions, dans ta demeure, en voyage, en pays étranger, dans le désert, partout tu iras... » Les multitudes répondirent :

Amen!

Et Sadoq continua :

Les fruits do ta Terre seront bénis et, avec eux, tes fleuves, tes sources, tes troupeaux. Tes biens, tes trésors seront bénis. Tout ce que tu tou- cheras de tes mains sera béni. Tes ennemis se pros- terneront à tes pieds. Tes enfants, tes sujets et tes troupeaux se multiplieront : ils rempliront la Terre. Ton Royaume sera à toi pour toute la durée du Ciel, comme il a été juré à tes pères par Dieu. De plus, il t'ouvrira le trésor des faveurs célestes : il te donnera la pluie en abondance. Tu prêteras ton argent aux païens et tu n'auras pas besoin d'em- prunter.Tu vaincras les nations barbares et elles adoreront ta puissance. Tu gouverneras beaucoup de peuples, et personne ne te commandera. Dieu t'a nommé à la tête et non à l'autre bout. Il est bon pour les bons ; il est sévère pour les méchants. Il te donnera le Fruit de Vie si tu cherches la Vérité. Sois patient dans la colère, après tu seras content d'avoir su te modérer. Sois le juge des pauvres, des orphelins, des humbles, et sauve-les des mains des adversaires. Règle ta sentence sur la Vérité, et non sur les dehors des hommes. Ne reçois pas de cadeaux pour fausser la Vérité quand

169

CHEZ LA fiEJWE DE SAEA

tu juges. Interdis de mrme à tes officiers, à ceux de ton tribunal de recevoir des cadeaux pour fausser ensuite la Justice au profit de leurs amis. Il te faut, conformément à la Vérité, jugei' les riches, les pau- vres, tes ennemis même.

Et Sadoq, le Prêtre, se tourne vers ceux d'Is- raël et il leur dit :

Vous tous, Hommes d'Israël, entendez et gardez les Commandements que Dieu vous a donnés; c'est lui qui vous dit: « Je suis le Dieu, « ton Créateur, qui t'ai fait sortir de la Terre « d'Egypte, de la Maison de Sen^itude. Tu n'as « pas d'autre Dieu que moi. Ne te fais pas des « Dieux avec des statues, avec les images de ce (( qui existe entre le Ciel et la Terre. N'adore pas « et ne crois pas en dehors de moi, car je suis ton « Créateur, le Dieu Jaloux. Je poursuis le péché « du père sur le fils, quand on me hait, jusqu'à (( la troisième, jusqu'à la quatrième génération, « tandis que je fais miséricorde, jusqu'à lamil- « lième génération, à ceux qui m'aiment et qui pra- « tiquent mes Commandements. Ne parjurez pas (( le nom de votre Dieu, car Dieu ne purifiera pas « ceux qui ont menti en jurant par son nom. Gardez « le jour du Sabbat pour le sanctifier selon la Loi a de Dieu. Elle vous commande de travailler pen- « dant six jours et de consacrer le septième à (( votre Dieu. Ce jour-là vous n'entreprendrez (V aucun travail, mais vous sanctifierez le Sabbat,

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BAIXA-I.EKHEM, LE FUS DU SAGE

« VOUS, votre maison, vos serviteurs, vos animaux, « les étrangers mùme qui habiteront chez vous. « Car Dieu a créé en six jours le Monde, le Ciel, a la Terre, la Mer, tout ce qu'ils contiennent; le (( septième jour il s'est reposé et il a béni son re- i( pos. Honorez votre père et votre mère, vous « serez bénis et vous aurez longue vie sur votre « terre héréditaire. N'allez pas à la femme d'un « autre. Ne vous tuez pas l'àme ; ne vous cor- « rompez pas, ne volez pas ; ne portez pas de faux « témoignages ; ne vous emportez pas contre un (( ami ; ne convoitez pas le bien d'un autre, ni sa « maison, ni sa terre, ni sa servante, ni sa vache, « ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est « à lui. Tel est l'ordre de Dieu, sa Loi. Et si

quelqu'un désobéit à ces commandements, con- vertissez-le pour qu'il ne s'obstine pas dans son péché. Et maintenant restez purs de ce péché que Dieu hait entre tous : n'entrez pas dans la maison de celui qui n'est pas de votre race. N'infligez jamais la souillure à votre cœur (1), mais purifiez votre âme en Dieu, car il est le Saint. Il aime ceux qui purifient leur âme et leur corps en lui, car il est le très Majestueux, le Très-Haut, le très Miséricordieux. La gloire sans fin est son apanage dans les siècles. » Et tels sont les noms des premiers-nés dTsraë

(1) Voirie Léoitique dont les prescriptions textuellement re- produites dans le Manuscrit de Théodoros sont ici abrégées

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CHEZ LA BEIXE DE SABA

qui furent choisis pour partir avec David, fils de Salomon, Roi d'Ethiopie :

Azaryas, fils du Grand Prêtre Sadoq, désigné comme Grand Prêtre, Elméyas, fils d'Arni, Archi diacre, le Prophète Natan et Adram, fils d'Arde rones, désignés comme Gouverneurs du peuple Et Fanqéra fils de Soba, Secrétaire des bœufs Et Akontél, fils de Tofél, Eleveur des troupeaux Et Faqaros, fils d'Abia, Chef des Gardes. Et Sa menyas, fils d'Akitalam, Piappeleur des affaires Et Léonandos, fils d'Akiré, Chef des tambours et de toutes les musiques. Et Faquontén, fils dWdrâi, Chef du littoral. Et xMatan, fils deBényas, Grand Maître de la Maison. Et Adaraz, fils de Kirém, Grand Maître de la garde-robe. Et Dala- kem, fils de Matrém, Chef des cavaliers. Et Ada- rN^os, fils de Nédros, Chef de l'infanterie. Et Aus- téran, fils de Jodad, Porteur de Gloires. Et Asta- ryon, fils d'Imi, fils de Matatyas, Ministre de la Guerre. Et Makri, fils d'Abisa, Grand Maître du Palais. Et Abis, fils de Karyos, Attacheur des coupables. EtLiqa Ouendeyos, fils de Nélenteyos, Gouverneur de la Cour. Et Karmi, fils d'Hazanyas, Chef des serviteurs de la liaison du Roi. Et Sera- nyas, fils d'Akazel, Intendant de la Maison du Roi.

Salomon y ajouta de grands présents, des che- vaux, des chars, de l'or, de l'argent, du lin, du diamant, des perles et toutes les pierreries qui manquent en Ethiopie.

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CHAPITRE VIII l'arche d'alliance

LE moment était venu de préparer le départ. C'était une occasion de joie pour les officiers du Roi d'Ethiopie, de tristesse pour les officiers du Roi d'Israël. Donc ces jeunes gens se rassem- blèrent. Ils pleurèrent avec leurs pères, leurs mères, leurs parents, avec les commerçants et les habitants de leurs pays. Les pères maudissaient en secret le Roi Salomon, parce qu'il avait pris ces enfants contre leur volonté. Et c'était avec contrainte qu'ils avaient répondu en présence du Roi :

Vous faites bien. Votre Sagesse est supé- rieure. Elle étend en Ethiopie la Royauté d'Israël

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CHEZ LA REIXE DE SABA

et A^ous poursuivez la suppression des idoles, dans l'éternité.

Or, quand les premiers-nés de tous les Grands d'Israël eurent l'ordre de partir avec le fils du Koi, ils tinrent conseil entre eux et dirent :

Que va-t-ii advenir de nous ? Nous quittons notre Patrie nous sommes nés, nos parents, nos compatriotes. Décidons maintenant de faire, en secret de nos parents, une alliance entre nous. Aimons-nous les uns les autres. Et nul n'aura rien à redouter dans ce pays nous allons. Pourquoi craindrions-nous ? Dieu est ici, mais il est aussi là-bas. Que sa volonté soit faite ! Gloire à lui dans l'éternité !

Azaryas et Elméas,les fils des Grands Prêtres, prirent la parole et dirent :

Nous ne sommes pas désolés parce que nos parents nous ont répudiés : nous sommes attris- tés à cause de Sion, l'Arche d'Alliance, notre Pa- tronne. Car on nous la fait abandonner. Or, en elle, autrefois, on nous avait donnés à Dieu. C'est pour cela que nous sommes navrés. Nous pleurons à cause d'elle.

Et les autres répondirent :

Oui, ceci est la vérité! Sion était notre Pa- tronne, notre espérance, notre refuge. Nous avons été élevés dans sa promesse. Comment pourrons- nous nous séparer d'elle ? Comment pourrons-nous abandonner Sion, notre Mère ? C'est à elle que

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L'ARCHE D'ALLIAXCE

nous appartenons. Que faire ? Si nous refusons d'obéir aux ordres du Roi, le Roi nous tuera. Nous ne pouvons pas plus nous affranchir de la parole de nos pères que de l'ordre du Roi. Gom- ment allons-nous en user avec Sion ?

Azaryas, fils du Grand Prêtre Sadoq, intervint et dit :

Je vais vous conseiller ce qu'il nous faut faire. Mais, auparavant, jurez-moi que, jusqu'à la sortie de vos âmes, vous ne révélerez à personne ce que je vous aurai persuadé de faire. Jurez-le! Que nous mourions ou que nous vivions ensemble, que nous soyons saisis ou que nous soyons sauvés.

Et ils jurèrent, au nom du Gréateur, le Dieu d'Israël, par Sion, Géleste, par les Tables de la Loi de Dieu, par la Promesse faite à Abraham, par la chasteté, par la bonté dTsaac, par la fécon- dité de Jacob, par la certitude que la terre des autres serait donnée en héritage à leurs descen- dants.

Quand ils eurent prononcé ces serments, Aza- ryas leur dit :

Décidez-vous ! Il nous faut emporter avec nous Sion, notre patronne. Je vous dirai comment nous allons l'enlever et vous suivrez mon conseil. Si Dieu lèvent, nous réussirons à l'emporter avec nous. Si l'on nous rattrape, l'on nous tuera, mais nous ne nous attristerons pas, car, alors, ce sera

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CHEZ LA REISE DE SABA

pour Sion, pour notre Patronne, que nous mour- rons.

Tousse levèrent. Ils baisèrent la tête-d'Azaryas, son front, ses yeux, et ils lui dirent:

Tout ce que tu nous ordonneras, nous le fe- rons, pour Tamour de Sion, notre Patronne. Nous sommes prêts à vivre et à mourir avec toi. S'il faut mourir, peu nous importe ! S'il faut vivre, c'est que la volonté de Dieu aura été faite.

Zacharie, fils de Joas, prit la parole et dit :

Je ne peux me tenir de joie à cause des pa- roles que je viens d'entendre. Certes tu dis la vérité quand tu affirmes que tu peux enlever Sion, et jamais le mensonge n'a souillé ta bouche. Tu vas et tu viens librement dans la Maison de Dieu, à la place de ton père. Chaque jour les clefs du Tabernacle sont entre tes mains. x\vant qu'on te les reprenne, entreprends ce que nous avons à exécuter.' Tu connais, toi, les armoires secrètes que Salomon a fait construire. Tu sais le lieu les prêtres ne pénètrent pas, excepté ton père, lui seul : le Saint des Saints chaque année le Grand Prêtre se présente afin de racheter, par un sacrifice, ses fautes et celle de son peuple. Pense. Choisis. Ne t'endors pas ! Décide par quels movens nous allons enlever Sion et l'emmener avec nous, puisqu'on nous a consacrés à elle. Quelle joie pour nous ! Quelle tristesse pour nos parents !

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L'AP.CHE D'AILTAXCE

Azaryas leur dit :

Faites ce que je vous demande. Donnez-moi chacun dix derhem. Je les porterai au charpentier du Temple afin que, tout de suite, il me taille deu>: planchettes très fines. Il faut qu'elles aient, en longueur et en largeur, les proportions de notre Patronne. Je lui indiquerai exactement les mesures. Je lui dirai: « Fais-moi un pupitre, car nous par- ce tons sur la mer, et si le boutre va au naufrage, « je me servirai de ces planchettes pour me sauver (( des vagues. » Mais, lorsque je posséderai ces bois, je les joindrai ensemble, je les mettrai au lieu et place des Tables de la Loi, sous les orne- ments sacrés. Et pour Sion, je l'enlèverai, je creuserai le sol, je l'enterrerai jusqu'au jour do notre départ. Je ne dirai rien de ce que j'aurai fait à notre Seigneur le Roi David tant que nous ne serons pas loin d'ici.

Chacun des jeunes gens donna dix derhem avec plaisir ; ainsi furent recueillis cent quarante derhem, et Azaryas les porta au charpentier. Immédiatement cet homme tailla les planchettes qu'on lui demandait dans du bon bois qu'il em- prunta à la réserve du Temple. Azaryas était sa- tisfait du travail : il montra ces planchettes à ses amis.

Et voici que, la nuit, tandis qu'il dormait, un Ange de Dieu se montra à lui et lui dit :

Prends quatre chevreaux d'un an pour les

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CHEZ LA REIXE DE SABA

sacrifier en expiation de vos péchés, des tiens, de ceux d'Elme^'as, d'Abyssa et de Meukri. Joins-y quatre agneaux purs d'un an et une génisse qui n'ait pas porté le joug. Tu les sacrifieras du côté de l'Orient, à droite, à gauche, et vers la sortie de l'Occident. Puis tu diras à Ton Seigneur David qu'il demande à son père Salomon, la permission d'en user de même. Et il adressera sa prière en ces termes : « 0 mon Père î Je te demande une « seule faveur : permets-moi, avant mon départ, « d'offrir l'holocauste à la Terre Sacrée de Jérusa- (( lem, en l'honneur de Sion, Sainte, Céleste, de la « Table de laLoide Dieu,. » Il demandera encore que, toi, le fils du Grand Prêtre, qui connais le rite, tu sois chargé du sacrifice. On te comman- dera de le diriger et, après, je t'apprendrai com- ment tu dois t'y prendre pour faire sortir du Temple l'Arche d'Alliance. Aussi bien toutes ces choses arriveront de la part de Dieu. Israël a abandonné son Dieu ; Dieu veut que son Arche soit enlevée du milieu d'Israël.

Quand iVzaryas sortit du sommeil, il se sentit inondé de joie; son cœur était soulevé, sa pensée rayonnait, lumineuse. Il se souvenait de tout ce que l'Ange du Songe lui avait révélé pendant la nuit. Il alla donc trouver ses frères, tous étaient rassemblés. II leur conta quel message lui avait apporté l'Envoyé du Seigneur, et que l'Arche d'Alliance viendrait dans leurs mains par la vo-

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L\4R CHE D'A L L lA NCE

lonté de Dieu, et que Dieu prenait sa gloire à Israël, en châtiment Je tant d'abandons, pour la leur donner à eux-mêmes.

Et maintenant, leur dit-il, réjouissez- vous avec moi de l'annonciation que j'ai reçue ! La Grâce du Sacerdoce part avec nous en même temps que la Puissance de la Royauté. C'est la volonté du Très- Haut. Allons donc avertir le Roi David afin qu'il prie son père de lui laisser faire le sacrifice.

Ils allèrent trouver le Roi David pour lui mander cet avis. Et David céda à leurs conseils. Il appela aussitôt Joas, fils de Jodahé. Il renvo3^a à son père Salomon, porteur de cette prière :

« Majesté,

« Renvoyez-moi dans mon pays avec le bien dont « vous m'avez comblé. Que votre bénédiction me « suive partout j'irai. Mais, avant de me séparer a de vous, il faut que je vous adresse une prière ex- ce ceptionnelle : si j 'ai grâce devant vous , ne détour- ce nez pas votre visage de moi, et, vous qui m'avez « permis de partir, souffrez que j'offre ici l'holo- « causte du racliat pour les péchés que j'ai pu corn- ée mettre dans cette Sainte Patrie de Jérusalem, la ee Terre de Sion, le Royaume de l'Arche d'Alliance.

(c Salut à Votre Grandeur. »

Joas, fils de Jodahé, rapporta ces paroles au Roi Salomon. Et celui-ci, les ayant entendues, fut ravi. Il donna l'ordre que l'on organisât le sacri- fice. Il fit largesse des animaux que son fils de-

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CHEZ LA REIXE DE S AD A

vait sacrifier en offrande à Dieu : dix mille tau- reaux, dix mille bœufs et vaches, dix mille moutons, dix mille chevreaux et des animaux sauvages qu'il est permis de manger, dix de chaque espèce. Les oiseaux purs, dix de chaque espèce. Et l'holo- causte du froment : quarante charges de froment dans des ])assins d'argent, qui, chacun, contenaient douze pesées.

Voilà tout ce que le Roi Salomon donna à son fils.

David envoya encore vers son père pour de- mander :

« Je souhaiterais qu'Azaryas sacrifiât à ma place. »

Salomon répondit :

(( Fais comme tu voudras. »

Et cet ordre mit Azaryas dans l'allégresse du cœur. Il partit, il amena une génisse qui n'avait pas porté le joug, quatre agneaux d'un an, quatre che- vreaux purs, choisis dans le troupeau de son père.

Et le Roi David se rendit au sacrifice.

Les prêtres, les pauvres, s'étaient rassemblés en masse. Les oiseaux du ciel partageaient joyeu- sement avec eux. Or, ce même jour, après qu'Aza- ryas eût sacrifié selon Tordre d'En-Haut, après que chacun se fût retiré dans sa maison ou sur les places, l'Ange du Seigneur apparut de nouveau, dans un songe, au fils de Sadoq. Il sortait de lui une lumière, éclatante comme une colonne de feu, qui remplissait la maison.

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L'ARCHE D'ALLIAXCE

L'Ange réveilla Azaryas et lui dit :

Lève -toi. Ne tremble pas. Prends courage. Tu vas faire lever Elmeyas et Abyssa, tes frères, et Meukri. Tu apporteras les planchettes de bois. Moi, je t'ouvrirai les portes de la Maison de Dieu. Tu prendras les Tables de la Loi, sans crainte, sans tristesse, sans risque de châtiment. J'ai été désigné par Dieu pour vivre à côté d'elles. Je te servirai de guide tandis que tu les emporteras.

Azaryas fit lever ses trois frères sur-le-champ. Il se chargea des tablettes de bois, et partit en les emportant pour la Maison de Dieu. Il trouva toutes les portes jusqu'à celles du lieu se trouvait l'Arche d'Alliance ouvertes du dehors. Il s'avança, et, en un clin d'œil, elle fut enlevée. Car l'Ange de Dieu les aidait et, si la volonté de Dieu ne les avait pas couverts, ils n'auraient pas réussi si promptement. A la place de Sion ils mirent les planchettes debois. Ils les couvrirent avec les vête- ments sacrés. Ils refermèrent les portes comme avant. Ils emportèrent l'Arche à eux quatre. Ils la mirent dans l'endroit qu'ils avaient préparé d'avance pour la cacher. Ils recouvrirent la place avec des tapis de soie. Ils la laissèrent dans ce lieu secret, pendant sept jours et sept nuits.

Cependant le Roi d'Ethiopie était dans le contente- ment que lui donnait son départpour sa Patrie. Ilalla chez son père chercher Fim position de ses mains.

Il lui dit :

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CHEZ LA REiyE DE SABA

Bénissez-moi, mon Père.

Il s'agenouilla. Salomon le releva, le bénit, puis, posant la main sur la tête de son fils, il prononça :

Sois béni par Dieu, mon Créateur, qui a béni mon Père David, qui a béni Abraham. Qu'il soit avec toi pour toujours. Que ta postérité soit bénie comme l'a été celle de Jacob. Sois bon et non méchant, grand et non petit, pur et non corrompu, saint et non pécheur, patient et non coléreux. Que tes ennemis vivent dans la terreur de ton nom, qu'ils s'abaissent devant tes pieds. Que Sion, l'Arche d'Alliance de Dieu, te soit un guide pour toujours.

De nouveau, après la bénédiction de son Père, David s'agenouilla.

18:

II

LES compagnons de David avaient chargé les Tables de la Loi sur un char. Ils les avaient couvertes avec de vieux harnais, des vêtements usés, des objets de rebut. Ensuite ils accumu- lèrent leurs bagages sur les autres chars. Les Grands Chefs s'étaient levés de leurs sièges, les cornes sonnaient, la ville faisait entendre sa voix et le spectacle était majestueux. Partout on vo3^ait de la joie; partout éclatait la grâce. Les Chefs et les enfants poussaient des cris. Mais les vieilles et les jeunes filles pleuraient, parce qu'elles voyaient partir les enfants de leurs Chefs, les Forces d'Is- raël.

Et ce n'était pas sur eux seuls que pleurait la Ville, mais sur son àme qui avec eux allait partir. Certes, ils ne savaient pas encore que l'Arche d'Al- liance était en train de les quitter, pourtant leurs cœurs l'avaient senti. Et ils pleurèrent à flots, comme avaient pleuré les Egyptiens quand Dieu

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CHEZ LA REiyE DE SABA

tua tous les premiers-nés du pays. Il n'y eut pas une maison Ton ne pleurât ; les hommes comme les animaux. Jérusalem se sentit émue comme si elle venait d'être prise de vive force par une ar- mée ennemie qui eût enlevé ses murailles, saisi ses habitants, pour les passer par le tranchant du fer.

Or, par ces lamentations, par ces larmes, Sa- lomon lui-même fut troublé, de la même façon que Jérusalem. Il écarta le rideau de la fenêtre de son Palais, et il regarda par-dessus la Mlle. Il vit que tous pleuraient, que tous marchaient en larmes, tel l'enfant que l'on a arraché de force des ma- melles de sa mère. La mère se sauve de lui, mais l'enfant court derrière elle, en pleurant. Comme ce nourrisson tous pleuraient, tous se lamentaient; chacun laissait tomber des larmes de ses yeux, chacun mettait des cendres sur sa tête.

Et Salomon, lui-même, quand il vit le cortège de son Fils qui partait avec tant de majesté, au milieu de la multitude, fut troublé et saisi de frayeur. Ses larmes roulèrent sur ses joues. Il dit:

Malheur à moi ! Ma gloire est passée. Le diadème de ma confiance est tombé. ^les entrailles me brûlent parce que mon fils part. Il a arraché la majesté de mon pays. Il a entraîné les Enfants de ma Force. Ainsi notre grandeur sort de chez nous, notre royauté a été dérobée par un peuple qui ne connaît pas Dieu. Le Prophète lavait pré-

L'AR CIIE D'A LU A XCE

dit : « Ceux qui me cherchent ne me trouveront (( pas. » Et maintenant, ce sont ces étrangers qui posséderont la Science et la Sagesse. C'était sûre- ment à eux que songeait mon Père David quand il a dit dans ses prophéties : « Les Éthiopiens ado- « reront Dieu et leurs ennemis mangeront des a cendres ; » à eux quand il a dit : « L'Ethiopie ne (( tend sa main qu'à Dieu, et Dieu la défend par « la gloire, et les Rois de la Terre rendent grâce « au Seigneur. » C'est à eux qu'il a pensé pour la troisième fois quand il a annoncé : « Elofli, Tyr, (( les peuples d'Ethiopie qui sont nés sans la Loi « trouvent la Loi. Ils disent à Sion qu'elle est leur Mère. » C'est peut-être pour l'accomplissement de cette destinée que mon Fils est venu de moi.

Il se tourna vers le Grand Prêtre Sadoq et lui dit:

Va au Sanctuaire et, parmi les premiers orne- ments qui habillent Sion, prends les vêtements d'or fin, ciselés, tissés d'or, brodés de toutes les vanités d'or, que les Philistins inventèrent pour Sion quand elle était leur captive. Prends aussi l'étoffe relevée de ces grelots d'or que Moïse fit accrocher aux vêtements sacerdotaux de son frère Aron, lorsque avec les Israélites, il pénétra sur la Terre de Qadès. Mets à la place de ce que tu enlèves ces vêtements que je te donne. Pour ces richesses, donne-les à mon fils David, car, par le message de Tamrin, son serviteur, la Mère de mon Fils

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CHEZ LA REJyE DE SABA

m'a Fait dire : « Envoie-nous les vêtements de « Sion pour que nous les adorions, nous et ceux « qui sont au-dessous de nous, dans tout notre « Royaume. » Tu donneras ces vêtements à « mon Fils et tu lui diras : « Reçois ces vête- « ments de Sion, car toi-même et ta Mère me (( les avez demandés afin que vous ne vous com- « portiez pas comme des païens et qu'ils soient (( ToLjet unique de Aotre adoration. Que Sion, « les Tables de la Loi de Dieu, te soient un guide, (( partout tu te trouveras. Nous, avec qui elles « sont toujours, nous ne vivons pas pour leur (( honneur. Vous, sans qu'elles soient avec vous, « vous avez déjà commencé de les honorer. Ces « choses, Dieu les annoncées à Élie, le Prêtre, « par la bouche du prophète Samuel quand il a « dit : « J'avais voulu te rehausser, toi et la c( Maison de ton Père, en te faisant encenser les (( Tables de ma Loi, en te laissant debout, devant « Moi, jusqu'à la consommation des siècles. Mais « maintenant, je regrette ma décision. Je détourne (( mon visage de toi, car tu m'as ignoré. Moi et (( ma puissance. Tu as aimé tes enfants plus que (( Moi, et, désormais, je veux honorer qui m'ho- (( nore, abaisser qui m'abaisse, abolir tes descen- « dants. w Voilà ce que Dieu dit, parce que les enfants d'Élie l'avaient déshonoré. Pour toi, tu porteras ces paroles de ma part à mon fils : a Prends ces vêtements de Sion, et tous ces or-

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L'AnCHE b'ALLIAyCE

« nemcnts. Qu'ils te tiennent lieu de Sion. Mets- « les dans ta tente. Quand tu voudras jurer, jure « par eux, afin de ne pas prononcer les noms des « dieux des païens. Quand tu voudras sacrifier, « sacrifie dans la direction de Jérusalem, de Sion « la Sainte; enfin, quand tu prieras, prie dans la « direction de Jérusalem et vers nous. »

Sadoq, le Grand Prêtre, partit pour exécuter ces ordres. Il prit ceux des vêtements de Sion que Sa- lomon lui avait commandé de transmettre à son fils. Et, en recevant ces présents, David fut dans l'ai, légresse de la joie. Plus que jamais il glorifia son père, il l'admira. Il dit :

A cause de ma foi, les Tables de la Loi de Dieu seront mes Patronnes.

Et Azaryas déclara devant son père Sadoq :

Je suis heureux du don de ces vêtements. ]\Iais combien je serais plus satisfait si je possédais Celle- même à qui ces vêtements appartiennent !

Son père lui répondit :

Tu dis vrai. Nous aurions été plus heureux si le Fils de notre Pioi n'était pas parti pour son pays, et s'il était demeuré ici afin de nous gouverner.

Ensuite Sadoq dit au Roi d'Ethiopie :

Promets-moi que tu confieras la garde de ces vêtements de notre Sainte Patronne à mon fils que voici, afin qu'elle soit son honneur, afin qu'elle le protège durant sa vie, et, après lui, ses des- cendants. Je te demande encore de lui accorder la

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CHEZ LA REI.\E DE SABA

dîme, et un domaine dans ton Royaume. Qu'il soit ton prêtre, ton guide, ton prophète, ton instruc- teur des Choses Saintes, celui de tes descendants, qu'il sacre tes Fils et les Fils de tes Fils.

Le Roi David répondit :

Qu'il en soit ainsi que vous le dites.

Sur quoi Azaryas prit les vêtements de Sion des mains de son Père. Il les fit charger sur un char, puis on sella les chevaux, les mulets, ils partirent.

Et saint ^lichel les guidait. Il écartait ses ailes toutes grandes, en les précédant. Il les faisait marcher sur la mer comme si ses flots eussent été un continent. Sur la terre il les enveloppait dans des nuages pour leur dérober l'ardeur du soleil. Les chars se guidaient d'eux-mêmes ; leurs roues rou- laient à une coudée au-dessus de la terre ; hommes, chevaux, mulets, chameaux allaient du même train. Ceux qui étaient montés sur eux se sentaient élevés d'une main au-dessus de leur selle. Et toute leur troupe avançait camme un bateau sur la mer, lorsque le vent le pousse.

Ainsi ils arrivèrent à Gaza, dans la province que Salomon, le Roi, avait donnée à la mère de David, lors de sa visite à Jérusalem. De là, en une seule journée, ils atteignirent l'Egypte. Ils joignirent l'endroit qui se nomme Mesrin.

Quand les Fils des Forces d'Israël virent qu'ainsi sans fatigue, sans souffrances de faim ni de soif pour eux ni pour leurs animaux, mais dans le bien-

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L'ARCHE D'ALLIANCE

être de ceux qui viennent d'être rassasiés, ils avaient franchi en un seul jour, la distance de treize journées de marche, ils comprirent que ce miracle était un effet de la grâce de Dieu.

Ils s'adressèrent donc à leur Roi et lui dirent:

Déchargeons ici nos chars, car nous sommes arrivés à l'eau d'Ethiopie. Ce fleuve descend de chez vous et arrose l'Egypte.

Ils déchargèrent leurs chars. Ils dressèrent leurs tentes, puis les Fils des Forts d'Israël se rassem- blèrent pour se rendre tous ensemble